TRENTE-TROISIÈME LETTRE
Volet licec sub luce vidcri
Judicis argutum quœ non formidat acumen.
Horace.
Tel autre ne craint pas d'être vu au grand jour.
]\ous avons plus d'une fois observé, avec surprise , la constante inimitié' qui poursuit le dernier siècle. Il lui arrive ce qui n'était encore arrivé a aucun des âges dont l'histoire a conservé le souvenir. On l'attaque comme un être réel ; il est personnifié comme le génie du ruai; on l'accuse, on le diffame, on le rend responsable des calamités publiques, des infortunes privées, de toutes les déplorables catastrophes qui ont tourmenté ses dernières années. Peu s'en faut qu'on ne lui attribue les révolutions physiques , aussi bien que les révolutions morales; qu'on ne lui demande compte des famines, des pestes, des tremblemens de terre et de l'éruption des volcans.
A entendre les ardens ennemis de ce mal-
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heureux siècle, on croirait que, jusqu'à l'époque où il est entré dans l'ordre des temps , le repos des hommes, le bonheur des peuples, n'avaient reçu aucune altération ; que la justice et l'humanité, régnaient en souveraines sur la terre. On oublie tout ce que la France , tout ce que l'Europe ont souffert jusqu'au dix-huitième siècle; on ne se souvient plus des longues périodes d'ignorance, de superstition et d'anarchie; on ne se rappelle ni la guerre de trente ans, ni les guerres civiles, ni les massacres d'Irlande, ni les tortures de l'inquisition ; on semble avoir perdu la mémoire des fureurs de la Ligue, des vêpres sanglantes de la Saînt-Barthélemi, du meurtre de deux rois, de l'échafaud de Charles to, des Dragonnades, de la proscription de cent mille familles protestantes , de la confiscation de leurs biens, et de l'inexorable fanatisme triomphant au milieu des désastres publics.
Vous ne pensez pas sans doute que, par ces rapprochemens historiques , je veuille excuser les excès de la révolution qui a fermé le dernier siècle ; je n'ai d'autre but que de parvenir a une importante vérité; c'est que, pour bien juger une époque , il faut examiner quelle a été l'opinion générale sur les événemens qu'elle a produits.
Lorsque le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois eut donné le signal du massacre des protes-
tans , le carnage s'étendit sur toute la France , et pénétra jusque dans les moindres hameaux. Les gouverneurs des provinces, les comraandans des villes , sauf quelques exceptions honorables , secondèrent les fureurs d'une cour livrée a la corruption et au crime. Cette nouvelle fut reçue à Rome avec des transports de joie inexprimables; des re'jouissances publiques furent ordonne'es ; le pape, accompagné des cardinaux , alla en grande pompe a l'église de Saint- Louis remercier Dieu d'un événement si heureux; il bénit , d'une voix sacrilège , ces sacrifices de sang humain. En France, les premières classes de la nation avaient pris part à cette horrible tragédie. L'opinion générale la regardait comme une œuvre méritoire ; ce fut la précisément le crime du siècle.
Les maximes du pouvoir absolu s'étaient tellement accréditées pendant le dix - septième siècle, que lorsque Louis XIV, séduit par un zèle aveugle, trompé par d'indignes ministres, confia au sabre de ses dragons la conversion des religionnaires, et porta un coup mortel a son pays en livrant à la persécution , en chassant des foyers paternels, tant d'innocentes victimes de l'intolérance , ces actes tyranniques n'excitèrent aucune surprise. Comment ce malheureux prince aurait-il pu reconnaître son erreur, lorsque de toutes parts il n'entendait que la voix des flatteurs et le vain bruit des louan-
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ges ? Dans les chaires évangéliques , au sein des académies , on lui rendait grâces des malheurs de la France. L'ascendant toujours irrésistible de l'opinion peut servir jusqu'à un certain point a justifier la me'moire de Louis XIV; les dragonnades, l'exil des protestans furent aussi le crime du siècle.
Il n'en fut pas ainsi des excès révolutionnaires ; a cet égard, l'honneur du siècle est a l'abri. Prenons pour exemple les affreuses journe'es de septembre I Qui ne sait que , loin d'y prendre part, la nation en frémit d'horreur; que, loin d'être accueillis par des cris de triomphe , comme le massacre des protestans , ces crimes de l'anarchie excitèrent l'indignation publique 5 ils furent l'œuvre de quelques brigands obscurs qui n'ont paru qu'un jour , et qui sont rentrés dans les ténèbres avec leurs remords. La conscience publique a désavoué toutes les scènes sanglantes de la révolution. Le siècle les a condamnées.
Tel a été le caractère de cette mémorable époque. Tout ce qui dans la révolution fut grand , généreux , héroïque , est l'ouvrage du siècle ; le reste appartient a l'ambition, a la cupidité , a la vengeance , passions terribles , qui sont les mêmes dans tous les temps , qui abusent sans distinction de ce qu'il y a de plus respectable, de plus sacré parmi les hommes.
Quelle est donc la véritable cause des atta-
ques calomnieuses dont le dernier siècle est l'objet ? Son crime est d'avoir de'truit des erreurs nuisibles aux sociétés, mais utiles a certaines classes j son crime irrémissible c'est l'esprit philosophique dont la salutaire influence assure la prospérité des nations. Que de bienfaits ne devons-nous pas a cet esprit d'examen et de sagesse , seul moyen d'améliorer les destine'es de l'homme? Si tous les Français avaient écouté les conseils de cette philosophie si injustement de'crie'e , il y aurait eu des changemens dans l'ordre social , mais point de re'volution. Les réformes indispensables se seraient opérées sans résistance ; la transition du pouvoir absolu au pouvoir constitutionnel n'aurait produit aucune secousse : la philosophie n'attaquait que les abus , mais chaque abus avait une multitude de défenseurs. Cette opposition a produit des excès déplorables, et la philosophie, qui voulait les prévenir , en est accusée. Si pour revenir a leur ancienne pâture, ceux qui vivaient des abus du pouvoir absolu, excitaient par leur imprudence de nouvelles catastrophes , ils en feraient encore un sujet de reproche au dixhuitième siècle.
Mais la raison publique a fait trop de progrès pour laisser quelques chances de crédit a de pareilles accusations. L'esprit du dernier siècle a triomphé , et a son triomphe est attaché le bonheur de la France. C'est lui qui a em-
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pêche le despotisme, soutenu ©tria victoire, de consolider son empire ; c'est lui qui a dicté celte charte protectrice à laquelle nous devrons un jour nos libertés; c'est l'ancre qui, dans la tempête , nous a sauvés deux fois du naufrage.
S'il faut en croire les détracteurs du dixhuitième siècle, la littérature française, desséchée par l'esprit philosophique / n'a produit pendant cette époque rien de grand ou de vraiment beau. Dans la décadence des arts d'imagination la France a perdu l'incontestable supériorité qu'elle avait acquise sur les autres peuples. Je vais examiner rapidement ces assertions qui ont servi de texte a tant d'amplincations de collège.
Sans doute la littérature a brillé d'un vif éclat sous le règne de Louis XIV; mais si l'on excepte quelques grands hommes dont les chefsd œuvre sont immortels , la culture des lettres était abandonnée a la présomptueuse médiocrité. Scudéry réussissait a côté de Corneille • les succès dePradon balançaient ceux de Racinele public hésitait entre Montfleury et Molière' et , au grand dépit de Boileau , le ridicule' auteur de la Puceile
« Était le mieux renié de tous les beaux esprits. »
Le goût général flottait incertain entre les mo-
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numens du génie et les œuvres de la sottise ; madame de Sévigné , elle-même, l'un des prodiges du siècle , annonçait que le plus parfait de nos poètes, que l'auteur d'Mhalie «poserait comme le café.
Sous le rapport du goût, le dix -huitième siècle a été évidemment supérieur au siècle précédent. C'est pendant le cours de cette première époque que les grands écrivains qui avaient illustré le nom de Louis XIV, furent dignement appréciés , et prirent le rang qu'ils mentaient dans l'estime publique. En même temps que le goût se perfectionnait, la langue faisait des progrès , et l'éloquence s'ouvrait un nouveau domaine : elle passait de la chaire au barreau , et forçait ainsi le dernier asile de la barbarie Des hommes de talent, dans tous les genres, fixèrent l'attention de la France et les regards de l'Europe. Il suffirait, pour fonder la renommée littéraire d'an peuple , de poètes , d'orateurs d'écrivains, tels que Crébillon, Rousseau le lyrique, Racine le fils , Piron, Gresset , Delïlle , Parny , Massillon , Beauvais , Mirabeau , Rollin, Le Sage , D'Alembert, Diderot, Duclos , La Harpe , Marmontel , et Bernardin de Saint-Pierre. Au-dessous même de ces écrivains célèbres , on pourrait citer des auteurs dont les noms ne sont pas sans gloire , et dont les écrits ont contribué au mouvement de la raison humaine.
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Mais au milieu de cette imposante réunion s'élèvent d'autres hommes d'une force supérieure , qui ne redoutent aucune comparaison avec leurs prédécesseurs, soit par l'étendue , la variété , l'utilité des travaux , soit par la hauteur et l'éclat du génie. Quel siècle , après avoir produit Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Buffbn , pourrait craindre une destinée obscure?
Vous n'ignorez pas quels efforts, encouragés par un despotisme clairvoyant , ont été tentés pendant quinze ans , pour détruire l'indestructible renommée de ces grands hommes. Jamais l'opinion n'a été tourmentée avec plus de violence et de sollicitude ; jamais la haine ne s'est montrée plus active, et la déraison plus persévérante. Qu'en est-il résulté ? une plus vive admiration pour ces immortels écrivains dont chacun suffirait a l'illustration d'un siècle.
On insiste; on dit : L'esprit philosophique a été nuisible a la littérature. Oui , sans doute , si l'on entend cette littérature frivole qui tourne dans le cercle étroit des mêmes idées et des mêmes images , qui ne sort point d'une mythologie usée, et qui convient parfaitement aux peuple vieillis dans une longue enfance.
On ajoute : Les mœurs étaient corrompues. Cela est vrai ; mais d'où venait cette corruption ? n'est elle pas une conséquence naturelle de l'exercice du pouvoir absolu ? Lorsque les
hommes, investis d'une autorite' illimitée , outragent ouvertement la pudeur publique , se livrent sans mesure aux de'règlemens des passions, l'exemple n'est-il pas contagieux? Et quand les mœurs du sérail ont passe' dans la ville, quelle puissance en arrêterait les funestes progrès ? elles envahissent jusqu'au sanctuaire. Du moins , lorsque les mœurs sont de'prave'es, et que les opinions sont pures , tout peut se re'parer.
Cette opposition des mœurs et des opinions est un phe'nomène dans l'histoire des sociétés; c'est le trait caractéristique du dernier siècle. Les mœurs e'taient déjà corrompues avant sa naissance ; les opinions lui appartiennent. Si les vices sont moins effrontés , et les liens qui unissent les familles plus e'troits ; si l'enfance n'est plus abandonne'e a des soins mercenaires; si les vertus domestiques ont cessé d'être un sujet de dérision; si l'amour de l'humanité, si l'attachement a la patrie ont survécu aux mouvemens impétueux de l'anarchie, et même aux rêves sanglans du despotisme , c'est a la force de l'opinion que la France en est redevable. Cette opinion , formée par l'esprit philosophique, nous l'avons reçue du dix-huitième siècle. C'est la partie la plus précieuse de l'héritage qu'il nous a laissé.
Et qui sommes-nous, pour accuser le dixhuitième siècle de médiocrité ? Où sont donc
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les génies que nous puissions opposer aux grands e'crivains de cette époque? Est-ce M. l'abbé de La Mennais , M. de Boulogne ou M. Frayssinous , qui feront oublier Massillon ? M. de Bonald et M. de Maistre auraient-ils la prétentention de remplacer Montesquieu? Quel orateur oserait se placer à côté de Mirabeau ? et Voltaire et Rousseau ! montrez-moi leurs rivaux. Nous avons quelques hommes d'un ta<lent très-distingué dans des genres divers ; nous pouvons nommer des littérateurs estimables , des critiques judicieux , des jeunes gens qui promettent beaucoup , et qui tiendront ce qu'ils promettent, si l'amour du paradoxe, si une confiance trop présomptueuse en eux-mêmes ne les éloignent pas de la vérité et de la raison. La poésie s'est réveillée ; la scène s'est enrichie de quelques ouvrages ; la muse lyrique a retrouvé de nobles chants ; voilà nos richesses, et je suis loin de les dédaigner ; personne n'est plus disposé que moi a rendre justice au mérite contemporain. Mais c'est encore le dix-huitième siècle qui nous domine. Ce qu'il peut y avoir de grand dans les compositions modernes, c'est l'inspiration de la philosophie ; elle leur donne la vie. Enfans ingrats , n'outragez pas votre mère !
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N°. XXXIV. — 21 août 1824.