‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 24 sur 43 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Attendu que la lettre de recommandation de la tante prévenait que sa jeune amie avait des talens de toute espèce, on n'avait pas manqué d'inviter des amateurs et même des artistes de première force , pour se donner le plaisir d'entendre la virtuose de Lorraine estropier , sur un magnifique piano d'Érard, une vieille sonate de Steibelt, ou de la forcer a chanter en patois italien quelque air aussi nouveau que Si m'abandonne, ou Nel corpili non sento.

Cette soirée où l'on se promettait tant de plaisir arriva ; le cercle était brillant et nombreux, et la provinciale était depuis une heure l'objet des plaisanteries les plus aimables et des mots les plus heureux , lorsqu'on l'annonça sous le nom de la baronne Bilboquet. Cette première espièglerie était l'ouvrage d'un de ces messieurs, qui avait été donner la consigne au laquais chargé d'annoncer.

La jeune dame , sans se déconcerter du fou rire que son nom ainsi défiguré excitait dans le salon , s'avança avec autant de grâce que de dignité vers la maîtresse de la maison , qui se confondait en excuses sur la sottise de ses gens. -- « De grâce, madame, ne vous fâchez pas, lui dit-elle ; il faut du moins pardonner a des laquais qui jouent si a propos avec les noms.— Pas mal du tout, pour un mot de province, dit un jeune homme en s'approchant d'un groupe qui se formait au milieu du salon , et dans lequel on corn-

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mencait a passer en revue la nouvelle arrivée. — Savez-rvous qu'elle est bien! — Une taille charmante, un maintien presque assure'. — Une parure e'ie'gante. — Oui; et qui eût e'te' de trèsbon goût du temps du roi Stanislas.... » Tout injuste qu'elle était, cette observation maligne, commente'e a voix basse, finit par pre'valoir, et devint le texte d'un e'ioge ironique de l'ancienne cour de Lune'ville , dont la tradition paraissait ne pas êtreperdue. On voulut avoir sur ce point l'avis de madame de Bodlosquet. Quelque adroitement que la question fût faite, la jeune dame s'e'tait aperçue de l'intention qui l'avait dicte'e. « Je ne puis guère , répondit-elle, m'appuyer, pour avoir une opinion a cet e'gard,que sur les souvenirs de ma bisaïeule, ou sur les rapports de la respectable tante de madame de Me'range; mais, si je dois en croire les uns et les autres, la cour du bon roi Stanislas offrait un modèle dont il faut de'sespe'rer de revoir jamais la copie : les femmes y e'taient belles, spirituelles et indulgentes; les jeunes gens, d'une exquise politesse , savaient s'y contraindre sans contraindre les autres, et s'e'taient gue'ris d'un penchant au persiflage auquel ils e'taient enclins, depuis que madame de Boufflers avait compare' les persifleurs a ces vilains petits sauvages des bords de POre'noque, qui soufflent de petites aiguilles empoisonne'es au nez de ceux qui les approchent. » Cette repartie, a laquelle applau-

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dirent ceux mêmes qui l'avaient provoquée , commençait a rompre la ligue, et fut pour madame de Mérange un avertissement de changer bien vite le terrain d'attaque.

On parla de faire de la musique. On e'tait instruit que madame de Bodlosquet chantait a ravir , et l'on espe'rait bien qu'elle ne se refuserait pas au de'sir qu'on avait de l'entendre : elle s'en défendit d'abord avec une modestie pleine de charmes, qu'elle appelait elle-même un orgueil bien entendu; « elle savait a quel degré de perfection Fart du chant était poussé à Paris, et il y aurait de la cruauté à exiger d'elle qu'elle compromît sa petite réputation devant une pareille assemblée. » Madame de Mérange l'assura qu'elle aurait affaire a des juges d'autant plus in du! gens qu'ils n'étaient euxmêmes que de simples amateurs. L'on insista pour l'entendre avec d'autant plus d'ardeur qu'elle paraissait plus timide ; elle finit par consentir à faire sa partie dans quelque morceau d'ensemble bien facile.

On courut au piano; et, sans la consulter, on ouvrit devant elle une partition de Rossini, en lui indiquant la partie si difficile du soprano dans le quatuor de la Donna del Lago. — « Je chante ordinairement le second dessus ( dit madame de Bodlosquet en pliant les feuilles de la partition pour les retourner plus facilement ) , et ce n'est qu'au refus de ces dames que je me

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chargerai de la première partie , où se trouvent deux ou trois notes un peuhautespour ma voix. » — Chacun se regardait avec étonnement. Pendant la ritournelle un peu longue du morceau , elle en dirigea le mouvement sans affectation, en l'indiquant du doigt sur le bord du piano , où sa main était appuyée. Les premières mesures de récitatif qu'elle chanta de la manière la plus ferme et la plus pure excitèrent dans l'assemblée une rumeur, où la surprise avait encore plus de part que Fapprobation; mais bientôt ce dernier sentiment fit place a l'admiration la plus vive, lorsqu'on entendit lapetite provinciale attaquer en se jouant les plus grandes difficultés, multiplier et varier les agrémens sans nuire au charme de l'expression , et mériter enfin que plusieurs étrangers demandassent a leurs voisins si ce n'était pas madame Pasta qui chantait. Etrangère a toute autre impression qu'à celle delà musique, madame de Bodlosquet, qui paraissait s'intéresser bien davantage au succès général de l'admirable quatuor qu'a l'effet isolé qu'elle pouvait y produire , suivait de l'oreille et des yeux toutes les parties, suppléait a la rentrée du concertant en retard, remettait dans le ton, sans qu'on s'en aperçût, celui qui s'en était écarté, et porta l'enthousiasme au comble par la chaleur entraînante qu'elle imprima au stretto, où sa voix dominait plus encore par la justesse de la mélodie que par la puissance des sons.

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Madame de Bodlosquet fut reconduite à sa place au milieu des transports d'applaudissemens qu'elle avait excités; son triomphe fut complet, et il est juste de dire que ses rivales, et particulièrement madame de Mérange , s'y prêtaient avec une grâce parfaite. Cependant une jeune dame connue pour la supériorité de sa danse, et qui tenait a trouver sur ce point important la provinciale en défaut, s'arrangea pour improviser un petit bal au piano et se plaça vis-à-vis madame de Bodlosquet qui se fit d'autant moins prier qu'elle convenait d'aimer beaucoup la danse.

Autre surprise , autre succès ; la dame de Lunéville dansait a ravir, et, qui plus est, savait toutes les figures les plus modernes : il se trouva même qu'elle seule était en état de conduire le Cotillon,

La danse cessa et l'on plaça des tables de jeu : cette fois l'aimable Lorraine fut obligée de convenir qu'elle n'avait jamais touché de cartes de sa vie, et ne parut pas du tout humiliée de son ignorance. Quand madame de Mérange eut formé les parties , elle s'approcha de madame de Bodlosquet ; quelques hommes , au nombre desquels je me trouvais , se réunirent autour d'elle , et il s'établit dans ce petit cercle une conversation dont je crois avoir retenu les traits principaux.

« Vous ne jouez pas , lui dit madame de Mérange, en s'asseyant près d'elle, vous devez né-

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cessairement vous ennuyer beaucoup dans une ville de province, où. vos talens mêmes ne servent qu'a vous isoler davantage du reste de la société. »

« Mais, pardonnez-moi ; si l'on peut appeler talent a Paris le peu que je sais en musique et en peinture . nous avons a Lune'ville plusieurs familles où l'on aime les beaux -arts, et où on les cultive avec quelque succès. Dans le monde où je vis, par exemple, et dont la maison de madame votre tante est le point de re'union le plus habituel, je pourrais vous citer cinq ou six personnes a qui les partitions des grands maîtres de l'Italie, de la France et de l'Allemagne ne sont point étrangères, et avec qui nous faisons de la musique une fois par semaine. — Et les autres jours? — Nous dessinons , nous brodons, nous causons. — De quoi peut-on causer a Lune'ville? C'est ce que je voudrais savoir (interrompit un vieux fat que vous reconnaîtrez a cette question). — Eh bien, monsieur, reprit madame de Bodlosquet avec un sourire moqueur; nous jasons, si vous croyez qu'on ne puisse causer qu'a Paris. — Pardon,. madame, ajouta-t-il plus follement encore, à en juger par vous je vois qu'on peut trouver a qui parler dans votre endroit ; mais, d'honneur, je ne sais pas ce qu'on peut faire ou dire à Lune'ville depuis la suppression de l'e'cole militaire des cadets gentilshommes où j'ai été' élevé , par parenthèse.

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— Peut-être , monsieur le baron , la suppression de l'école des cadets n?a-t-elle pas eu pour notre ville d'aussi graves inconve'niens que vous paraissez le croire; toujours est-il certain qu'on y vit d'une manière très-tolérable, qu'on y rencontre des hommes de très-bonne compagnie, des vieillards très-estimables et très-spirituels, qui n'y regrettent pas du tout l'école des cadets où vous avez été e'ieve'. » Le baron ne fut pas du tout fâche' qu'on vînt en ce moment lui offrir une carte de wisk qui lui donnait l'occasion de se tirer du mauvais pas où il s'était engagé, et dont l'avertissait l'éclat de rire qui l'accompagna dans sa retraite.

« Je ne prétends pas justifier , du moins dans sa forme, la question que le baron vous adressait assez maladroitement ; mais , continua madame de Mérange , j'avoue que j'ai de la peine a concevoir que dans tout Péclat de la jeunesse, des talens et de la beauté, on puisse s'habituer a cette vie monotone et végétative de la province; j'ai besoin, pour cela , que vous acheviez de me révéler votre secret, en me donnant une idée de la manière dont vous passez votre temps. — Comme vous, mesdames, a aimer, a sentir, et a chercher à plaire , avec cette seule différence que nous trouvons dans nos habitudes des plaisirs, sinon plus vifs, du moins plus durables que iceux dont vous placez la source dans le mouvement et dans la variété. Sans vouloir m'offrir

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