UNE PROVINCIALE
en rien pour modèle, j'userai de la permission que vous m'avez donnée de me prendre un moment pour exemple. Je suis mariée depuis quatre ans, et je vous dirai bien bas, de peur d'être entendue du ci-devant cadet-gentilhomme, que j'aime mon mari, et que je crois en être aimée avec passion. Vous voyez que voila déjà quelques heures de la journée sur lesquelles l'ennui ne saurait avoir de prise. J'ai deux enfans ; je ne chercherai point une expression pour vous donner une idée de l'affection que je leur porte , et dont je m'accuse; car l'idolâtrie est un défaut. Leur éducation (que je commence au berceau, suivant le précepte du philosophe de Genève) occupe délicieusement ma matinée. J'ai pour compagne, et pour amie, une parente de mon mari, de quelques années plus âgée que moi. Si je voulais vous exprimer la nature et la force du sentiment qui nous unit, je serais réduite a la définition de Montaigne : C'est parce que cest elle , c est parce que c'est moi. Nous nous voyons tous les jours, et il est rare que nous ne fassions pas, de trois a quatre heures, une promenade a laquelle nous donnons toujours le même but, ce qui ne nous empêche pas d'y trouver le même plaisir. Notre fortune nous permet d'avoir chaque jour cinq ou six personnes étrangères a notre table, et il n'est pas un de ces convives habituels , d'âge et de sexe différent , qui ne concoure a l'agrément de nos petits dîners. Bon