LE JOURNAL D'UN ECOLIER
Geôles d'une innocente jeunesse.
Montaigne.
Ajavater, dont le système ne s'appliquait pas seulement a la physionomie , était d'avis que tout se liait dans la nature humaine par une chaîne continue et mystérieuse. Il pre'tendait qu'un sot ne pouvait ni marcher , ni parler , ni tracer des caractères d'écriture comme un homme d'esprit ; il allait jusqu'à soutenir, qu'un observateur habile ne pouvait manquer de reconnaître dans tous les actes de la vie extérieure les traces des facultés morales qui distinguaient ou qui devaient distinguer un jour tels ou tels individus.
Le système qu'il avait fondé sur un examen suffisamment approfondi des difFérens caractères d'écriture ne lui paraissait pas moins rigoureusement démontré que celui qui avait pour base les traits de la figure 5 et j'ai eu Foccasion de m'assurer par mes yeux, que l'expérience le
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trompait moins rarement dans les jugemens qu'il portait d'après les caractères graphiques que d'après les physionomies.
Je n'oublierai jamais la singulière e'preuve où je mis son talent en 1794*
Réfugié en Suisse a cette époque , je voyais assez souvent lé philosophe de Zurich, et j'ai été plus d'une fois témoin des oracles qu'il y rendait. Ses méprises assez fréquentes ne m'empêchaient pas de reconnaître en lui ce génie d'observation dont il était pourvu au plus haut degré.
Un jour , dans l'intention de mettre sa perspicacité en défaut , je lui présentai quelques pages écrites a l'âge de quatorze ans par un homme qui en avait quarante alors. Pour faire ressortir dans toute sa force la pénétration du célèbre graphonomiste , je dois mettre sous les yeux de mes lecteurs le fragment d'après lequel Lavater devait porter un jugement sur la personne et sur le caractère d'un homme qu'il ne connaissait que par l'écrit , sans date , sans signature, sans aucune indication , que je lui présentais.
Extrait du journal d'un écolier.
« Quel supplice d'être réveillé a quatre heures et demie pour se lever a cinq !.... Ce maudit M. Lerouge a mis a bas ma couverture , il
faut bien quitter le lit !.. Gomme je dormirai, quand je serai mon maître !
» Ils pre'tendent que le Virgile est supérieur a tous les poètes ; et moi je leur soutiens que Lucain a cent fois plus de vigueur, et Ovide infiniment plus d'imagination : j'espère bien faire triompher quelque jour le chantre énergique de la Pharsale , du doucereux auteur de l'Enéide.
» Le maître d'étude ( l'abbé Gauterot , je ne veux pas oublier son nom ) a lu le paragraphe précédent que j'avais e'crit en note sur une carte : le petit boiteux s'est mis en fureur et m'a donné cent cinquante vers de Virgile à copier ; je lui ai demandé a troquer contre trois cents vers de Lucain... 1\ enrageait i
» Ah ! c'est un crime d'aimer Lucain !... Eh bien , tant mieux ! Nous le chanterons dans nos récréations , nous placerons ses vers dans nos thèmes : je me suis entendu avec Lacroix , avec Gérard, ou cinq ou six autres qui ont de la tête et qui ne craignent pas les pensums.... Vive Lucain !
» Comme nous avons ri a la classe de dix heures ! Le gros abbé Morizeau , le professeur de troisième , avait enlevé arbitrairement la première place a mon ami Duverier parce qu'il avait oublié le mot mus. Il m'est venu une bonne idée ; j'ai été prendre un gros rat dans une des souricières du réfectoire, et nous l'avons attaché sur le dos par les quatre pâtes au beau
milieu du siège de M. le professeur. Le gros abbé monte gravement a sa chaire et s'assied sur le rongeur qui , se sentant oppressé sous la masse charnue qui l'enveloppe de toutes parts , profite de sa position pour y enfoncer ses petites dents pointues. Cris de douleur de la part du pédant , rire inextinguible des écoliers, et mort du rat sacrilège a grands coups de férule!... Quel est l'auteur de ce complot impie ?... Ontine ! Outine ! répond la bande joyeuse comme le cyclope d'Homère... Personne ne parle; nous voila tous en retenue.
« Que ferons-nous dans cette grande vilaine salle ornée de bancs noirs et durs, que l'on nomme classe ? Nous débaptiserons M. Morizeau , nous l'appellerons Maudit-sot , et nous ferons en son honneur, et sur l'air a la mode de la Monaco , une petite chanson dont nous ferons retentir les voûtes savantes de notre prison. — Pendant qu'elles retentissent encore de cet hymne a la manière d'Alcée , contre le tyran , je me mets à écrire a mon vieux camarade le Bel ( le vieux camarade n'avait pas quinze ans ) : je lui raconte en style homérique le combat du rat et du professeur ; je le prie , en réponse , dem'informer des progrès que font dans sa province les idées philosophiques, et du succès qu'obtient le livre de V Esprit, Je l'ai caché dans ma paillasse et je le rendrai au principal du collège qui me l'a déjà brûlé trois fois, quand je
le saurai par cœur , comme fit Racine pour le roman de Théagène.
» Le recteur nous a rendu visite et nous a harangués d'une façon toute paternelle ; j'ai e'té choisi pour lui répondre , et je m'en suis acquitte' h la satisfaction générale : finalement , nous avons obtenu grâce, a condition de ne plus mettre de rats sous le vénérable postérieur de M. Morizeau, et de ne plus rien chanter sur Pair de la Monaco ou de Jean, ce sont vos rats. — Je reviens de la promenade. En passant rue Saint- Jacques, nous avons fait donner au diable la vieille Catachrèse qui ne veut pas s'accoutumer a ce nom que nous lui avons donné et qu'elle prend pour une grosse injure. Cette cuisinière en plein yent tenait en main la poêle ou elle avait élevé une pyramide de crêpes toutes chaudes encore de l'huile rance où elles avaient été fondues : Lefebvre, d'un revers de chapeau, a fait crouler l'édifice , sur les débris duquel une douzaine de chiens sont tombés : la vieille Sibylle qui nous poursuivait en jurant par toutes les lettres de l'alphabet n'a pu attraper que le maître de quartier ; il aurait payé pour tous, si la marmitonne n'eût entendu tomber dans la poêle deux petits écus que nous nous étions cotisés pour lui offrir en dédommagement. Le guos ego de Neptune n'apaise pas aussi promptement les flots : cette fois l'aimable Catachrèse voulait absolument nous embrasser
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l'un après l'autre ; nous avons passé procuration au maître de quartier.... il pre'tendait qu'il n'avait fait que changer de supplice.
» Après les barres , où j'ai fait merveille , nous sommes rentrés; et comme le souper se trouvait encore plus frugal qu'à l'ordinaire , ce qu'on aurait pu croire impossible, nous avons cru devoir l'e'gayer par une plaisanterie trèsamère , comme dirait Volange. Jacques Leleu , qui se destine à la pharmacie , et qui a toujours les poches pleines de drogues , avait eu soin de frotter les fourchettes de nos chiens de cour avec de l'extrait de coloquinte. Je parierais que les damnés ne font pas de plus épouvantables grimaces. Pour punition nous n'avons eu que du pain sec : ce que nous y avons perdu ne vaut pas la peine d'en parler.
» L'estomac vide, et l'imagination toute pleine de mon cher Lucain, je viens de faire le plan d'un poème épique : j'aurai bien du malheur s'il ne vaut pas mieux que le Philippe Auguste du chanoine Gourlier, lequel a paru l'année dernière, avec une préface, où le bon homme nous assure que Voltaire n'entend rien au poème épique.... L'on s'est moqué du chanoine , et Ton n'a pas voulu lire son poème.
» On lira le mien ; c'est le Juif errant, ou T immortalité du crime. Quelle machine î quelle combinaison ! quel héros ! un homme chargé d'un grand crime ? a qui Dieu inflige le supplice
de l'immortalité. Ainsi mon sujet est sans bornes 5 Punivers est mon théâtre et l'éternité mon époque.... Voila un sujet! J'ai montré les premiers vers a M. Cubières de Palaiseau, il en a paru étonné. »
Suivaient une centaine de vers détestables , remplis de tournures latines, de chevilles, de grands mots longs d'une toise, que je ne crois pas devoir transcrire ici de peur qu'on les croie faits d'hier; et je reviens a Lavater, entre les mains duquel j'avais remis ce fragment, dont l'écriture l'avait vivement frappé.
« Si j'avais lu ce fragment écrit d'une autre main que de celle de son auteur , j'aurais pu n'y voir qu'une image assez fidèle de la vie et des pensées d'un écolier de quatrième, dont la fougueuse et jeune imagination se mêlait aux espiègleries du collège, et qui promettait a l'avenir un homme gai , spirituel , malin et étourdi ; mais l'examen approfondi des caractères de cette écriture me décide a porter un tout autre jugement de celui qui les a tracés.
» S'il a vécu âge d'homme , je ne crains pas d'affirmer, ou que l'écrivain de ce fragment n'en est pas l'auteur, ou qu'il s'est montré dès l'âge de vingt ans sous un tout autre aspect qu'il ne se présente dans ce journal d'un écolier. Cet homme doit avoir été remarquable par des mœurs sévères et des vertus antiques : ferme dans ses principes philosophiques , il a dû être
l'ennemi de toutes les tyrannies, de tous les préjugés. S'il n'est point tombé victime des factions dans vos discordes civiles ( et je serais porté a le croire, à la fermeté de ses jambages , qui n'annoncent pas moins de prudence que de courage), si, dis-je, il survit aux grandes commotions politiques dont il a dû être modérateur, il jouira d'un renom d'équité , d'une réputation de sagesse et de vertu, qui, dans les temps de corruption où il vit , lui assureront une gloire immortelle. » Lavater ne s'est point trompé sur aucun point ; cet écolier c'était.... De quoi servirait-il de le nommer ? E. J.
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n°. xxxix. — 3i août i824:.