‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 35 sur 43 · PROTECTEURS ET PROTEGES · texte numérisé non relu

PROTECTEURS ET PROTEGES

Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes.

Vje vers, dans la bouche du méchant, deGresset, n'était qu'une épigramme injuste à une époque où le patronage était généralemeut exercé par des gens d'esprit, et sollicité pins généralement encore par des hommes plus enclins a l'orgueil qu'a la bassesse. Quels étaient les protecteurs de ce temps-la? Les Choiseul, les Richelieu , les Conti , les Luxembourg , les Beauvau, les Turgot, les Laborde, les Boulongne. Quels étaient leurs protégés? Les Voltaire, les Rousseau, les Chamfort, les Marmontel , les La Harpe, les La Condamine, les Ducis, les Maupertuis. Pour faire de ce même vers une allusion directe aux mœurs et aux personnes de cette époque , ne suffirait-il pas également de nommer les protecteurs et les protégés qui sont le plus en évidence? Mais de même qu'il est des vérités qu'on peut taire sans inconvénient , parce qu'elles sont connues de tout le monde,

il est des vices qu'on peut se dispenser de personnifier : chacun s'en charge.

Je connais un homme d'esprit , de talent et de probité, qui a été' successivement huissier du cabinet d'une douzaine d'hommes en place : je m'entretenais , ou plutôt je m'instruisais il y a quelques jours avec lui, sur un chapitre dont il a fait l'étude de sa vie entière; je me souviens des portraits les plus saillans qu'il a fait passer sous mes yeux , et je veux essayer d'en reproduire l'esquisse.

« La première observation que j'ai été a portée de faire, me dit-il, c'est qu'il y a toujours une sorte d'analogie de caractère , de qualités , de défauts , de vices et de vertus entre les protégés et leurs protecteurs.

» La première excellence dans l'intimité de laquelle je fus admis en qualité de secrétaire , était un homme qui croyait avoir atteint le dernier terme de l'habileté ministérielle , le secret de la dissimulation : tout voir , et ne pas se laisser voir , telle était la maxime jésuitique qu'il prétendait s'être faite; mais il se vantait, et je ne tardai pas a nr apercevoir que c'était une leçon qu'il avait mal apprise , il n'avait pas même assez d'esprit pour feindre la dissimulation. Au demeurant, c'est a la franchise de sa nullité qu'Arcas était redevable du rang où il avait été élevé par ses concurrens. A défaut de son propre triomphe , l'ambition , dans ses rivalités >

aime a voir réussir le plus incapable; on le met la pour retenir la place ; sans songer qu'une » fois parvenue sur l'arbre où elle s'est traînée, la limace qui s'y colle y tient plus fortement que l'oiseau sur la branche.

» Arcas, qui n'avait rien pour s'y élever , avait tout ce qu'il fallait pour s'attacher au pouvoir, et pour attirer dans les antichambres '■ cette espèce de protégés qui ressemblent a ces { malheureux qui battent le tambour et qui son- • nent de la trompette a la porte d'un charlatan ! pour attirer la populace.

» Les protégés d'Arcas se partagèrent les rôles , et chacun , suivant l'usage , se mit a la suite d'un des vices ou des faiblesses de leur patron. Les plus bassement employés furent, comme de raison , les mieux partagés et les mieux pourvus. Philon et Bathas se disputèrent quelque temps auprès de lui la suprême faveur : une recette générale devait être le prix du dévouement le plus complet, en d'autres mots de la bassesse la plus évidente ; a mérite égal Philon l'obtint avec justice. Il s'agissait pour lui d'abjurer publiquement une réputation acquise d'honneur et de probité. Bathas n'avait rien à perdre , et son exemple ne pouvait ni séduire ni humilier les gens de bien.

» Arcas serait peut-être encore en place , si parmi ses protégés il n'eût pas admis un de ces espions domestiques qui s'insi-

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nuent dans le cabinet par la porte du boudoir.

» Théagène lui succe'da. Faux de'vot après avoir été faux brave , dans la première audience qu'il donna a ses protégés, il répéta plusieurs fois ces paroles : « Je veux que l'on sache, messieurs, que l'homme a qui je m'intéresse ne craint ni le mépris des philosophes, ni le jargon des beaux esprits, ni la censure de l'opinion publique : il n'a de juge que Dieu et son vicaire ; il ne reconnaît d'autorité temporelle que celle du prince et de ses ministres. Je veux qu'on sache, messieurs , que sous mon ministère les places ne se donnent pas, mais qu'elles se méritent, non par des services vulgaires, par des talens que chacun croit posséder , par les qualités de l'esprit dont je ne fais aucun cas , mais par l'exercice des vertus apostoliques, et des devoirs pieux qui font seuls les sujets fidèles , les magistrats intègres et les bons administrateurs. »

« Je n'ai pas besoin de vous dire quels furent les protégés de cet ambitieux tartufe. Cette même salle d'audience , ce même cabinet que j'avais vus huit jours avant assiégés par une foule de militaires , de magistrats , d'hommes du monde , au milieu desquels circulaient quelques femmes brillantes de grâces et de parures, n'étaient plus remplis que par des espèces de Basiles, au col tors, aux yeux baissés , au maintien silencieux et modeste. Les

femmes, qui avaient leur jour d'audience particulier, pour éviter les réunions inconvenantes des deux sexes, étaient toutes vêtues avec la plus grande simplicité , et le fichu noir de madame Gertrude recouvrait soigneusement ces objets qui font venir de coupables pensées,

» Ce qui m'étonna davantage, tout accoutumé que j'étais a ces métamorphoses , ce fut de reconnaître , sous cet air contrit , sous ce maintien dévot , des hommes et des femmes que l'on citait la veille encore , pour l'extrême facilité de leurs mœurs, et pour leur réputation plus que mondaine.

» Calvus , athée converti depuis la restauration , était le favori naturel et nécessaire d'un pareil ministre : il avait prévu depuis plus d'un an l'avènement de S. E. au ministère , et s'était d'avance insinué dans ses bonnes grâces , en fréquentant aux mêmes*nteures la même église , en y assistant a la même messe et au même sermon ; un jour ils se rencontrèrent par hasard au même confessionnal. Dès ce moment la fortune de Calvus fut faite. »

« H y a une chose que j'ai de la peine à m'expliquer , dis-je a l'huissier ; comment se fait-il qu'avec du talent , de l'esprit , et si près de la source des grâces , vous n'en ayez pas obtenu pour vous-même, et que vous soyez resté vingt ans a la porte d'un cabinet sans essayer d'y entrer tout comme un autre? —

C'est qu'avant d'être protecteur, il aurait fallu être protégé , et que je ne connais pas de rôle plus humiliant a jouer sur la terre. Je ne vous nierai pas que l'exemple ne m'ait souvent encouragé > et que je n'aie eu mes momens d'ambition ; mais je me suis consulte' , j'ai senti qu'il fallait se résoudre a dépendre du caprice d'un méchant , d'un sot ou d'un fat; a rester en butte a ses hauteurs , a étudier ses faiblesses, adopter ses préjugés, ses passions et ses haines , pour finir par en être l'instrument et souvent la victime; en un mot, qu'il fallait se consumer en complaisance, en bassesse, en lâcheté. La nature ne m'a point organisé pour ce genre de vie; je me suis rendu justice , et j'ai préféré ma chaîne de cuivre aux rubans moirés que l'ambition me montrait en perspective. » « Il est un patronage honorable que l'on peut accepter; c'esftelui de l'homme éminent par ses vertus et par son mérite : dans l'espace de vingt ans vous devez avoir eu plus d'une occasion de vous assurer un protecteur dont vous n'auriez pas eu à rougir. — De tant de ministres que j'ai vus se succéder , il en est deux dont j'aurais consenti a être la créature j mais ceux-là n'ont gardé qu'un mois le portefeuille. C'est a l'un de ces ministres que j'entendais dire un jour a un homme en faveur et d'une probité plus que suspecte qui lui demandait une simple lettre de recommandation :

« Monsieur, j'aimerais mieux vous faire une lettre de change d'un million , du moins je ne risquerais que ma fortune. »

» J'ai retenu les phrases suivantes d'un manuscrit qu'il m'a donné a copier; elles vous expliqueront le peu de durée de la faveur dont il a joui.

« Intrigue, audace et médiocrité; moyens de succès infaillibles au temps où nous vivons : non-seulement ils conduisent aux places , mais ils peuvent seuls vous y maintenir.

» Le triomphe du talent et de la probité' , quand par hasard le talent et la probité' triomphent , ne saurait être qu'éphémère : c'est la victoire de Cadmus; il a semé ses ennemis.

»... Ce que je remarque avec le plus d'effroi, c'est que nous avons remplacé les vices de l'orgueil, que le malheur peut corriger, parles vices de la dégradation dont les ravages n'ont point de terme; les guerres civiles, les séditions, les fureurs populaires frappent et passent comme la foudre; les cicatrices qu'elles laissent après elles sur le corps social ne le défigurent pas; mais la lèpre hideuse de la corruption gagne et s'invétère de jour en jour : qui peut dire où elle s'arrêtera ?

» Bacon, qui aurait dû profiter de cet avis pour lui-même , m'avertit de me défier de ces protégés orgueilleux qui trafiquent des éloges qu'ils vous donnent ; il est rare ( ajoute-t-il ,

dans ce style d'image qui lui est propre ) que ces spéculateurs n'exportent pas l'honneur de leur patron pour lui rapporter l'envie en échange. » E. J.

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