QUARANTIÈME LETTRE
Depuis quelque temps on dit moins de sottises, mais on en fait Lien davantage. Ne strait-ce pas qu'on a donne le pouvoir à ceux qui avaient la parole?
JjjN mettant de Tordre dans de vieux papiers , il nr est tombe' dernièrement sous la main un numéro du Courrier de l'Europe , où je trouve consignée cette remarque de lord Temple : « Mes re'flexions m'ont conduit depuis longtemps a pressentir la marche rétrograde que prenaient nos affaires; mais du moins j'accordais quelque délai âmes craintes : il e'tait réservé a noshommes d'état d'anticiper sur un triste avenir : leur folie , leur ignorance ?leur faiblesse et leur témérité précipitent le cours des choses avec une rapidité qu'il eût été difficile de prévoir... Ils ne répondent pas, je les soupçonne de connaître mieux le livre des JS ombres que celui de la Sagesse. » Nous pouvons être plus affirmatifs que lord
Temple; vous et moi , nous ne soupçonnons pas, mon ami, nous sommes sûrs que de nos jours les hommes du pouvoir connaissent infiniment mieux ce livre des Nombres que le Manuel cVEpicte te. C'est une honteuse épidémie que cet amour de l'or qu'ils ont inoculé à la nation entière. Depuis le ministre jusqu'au garçon de bureau , depuis le courtisan qui monte dans les carrosses jusqu'au laquais qui monte derrière, tout le monde en est atteint j aujourd'hui le vice est une chance , la pense'e est un calcul ; les devoirs, les plaisirs , les engagemens s'expriment en chiffres, le mariage, l'amour même n'est plus qu'une règle d'arithmétique. Le langage s'est empreint de la corruption des mœurs , et le mot de spéculation est partout employé comme synonyme de bienfaits , de service, de dévouement et d'amitié. Chez nous, comme chez les Anglais , on entend aujourd'hui par homme respectable , un homme a son aise : par un homme chaud , ardent , un homme qui s'occupe de sa fortune ; et l'on cite un billet d'un parlementaire tout semblable a celui d'un membre de la chambre des Communes , a lord Walpole : « Si vous ne m'envoyez pas d'argent, je voterai selon ma conscience. »
On comparait devant le Tasse l'état où se trouvait alors l'Italie , avec l'état où elle s'était vue sous les anciens Romains : le prince de Conca fut d'avis qu'il n'y avait pas de parallèle 2 10..
a établir entre deux ordres de choses si difïérens. « Au contraire , dit le Tasse , cette différence même peut donner lieu a une comparaison trèsjuste : chez les Romains d'autrefois les magistrats travaillaient de concert a enrichir la République, sans s'inquiéter de leur fortune; chez les Italiens d'aujourd'hui c'est a qui ruinera le public pour enrichir sa famille. Vous voyez que cela revient à peu près au même, puisque la fortune publique se compose des fortunes particulières. »
S'il est vrai, comme le dit l'historien Hume , « qu'il n'y ait qu'un vice au monde , V intérêt ( pris dans le sens d'avarice ) , et que la vanité , l'orgueil , l'ambition ,1a fourberie, l'hypocrisie , le vol , l'inhumanité, se réduisent a ce pernicieux élément , le désir d avoir» , rien de plus facile que de remonter a la source de tous les vices dont la société actuelle est inondée. Jamais l'intérêt personnel n'y a joué un plus grand rôle , jamais le désir cT avoir ne s'y est produit avec plus d'impudence. Ce mal , il faut pourtant en convenir , n'est pas sans compensation, il nous a guéris radicalement de la gloire.
Si je ne craignais d'avancer un paradoxe dont la preuve exigerait de trop longs développemens, je vous dirais, mon ami , que la cause première de cette dégradation en tous genres, dont les progrès frappent les yeux des moins clairvoyans , c'est la médiocrité ; politique , religion, morale , belles-lettres , sciences , beaux-arts , elle a
tout envahi , tout rapetissé, tout appauvri; suivons-la dans ses conquêtes , et nous serons effrayés des maux qu'elle nous a faits et de ceux qu'elle nous prépare.
Depuis quelques années la lutte était franchement établie entre le vice éclairé et la vertu a talent , si j'ose m'exprimer ainsi. Il était probable que le premier l'emporterait , et ceux qui voient des ressources partout où ils trouvent de l'esprit et du caractère ne désespéraient encore de rien : malheureusement la médiocrité a profité du conflit pour établir sa puissance, et , plus forte encore du nombre de partisans qu'elle traîne après elle , que des conseils d'une folle présomption , elle a été portée au pouvoir par tous ceux qui ne désespéraient pas d'y arriver au même titre.
Si nous considérons un moment la société comme un régiment divisé par compagnies, nous les trouverons presque toutes commandées par des capitaines qui devraient tout au plus en être les sergens. Des deux espèces de preuves que je pourrais fournir a l'appui de cette vérité , je choisirai la moins directe, et je me contenterai de nommer les hommes placés de droit par leur mérite et par l'opinion a la tête des lettres , des sciences , des arts , de l'industrie , du commerce et de Padministration , et rejetés en serre-file , par la médiocrité usurpative. Pour éviter , dans cette appréciation du mérite contemporain , de
rester sous l'influence de mes affections ou de mes opinions personnelles , je citerai ce passage d'une lettre que m'écrivit la semaine dernière un illustre étranger.
« Cette prééminence en tout genre , que réclament si niaisement quelques-uns de vos écrivains, vous serait infailliblement acquise , si les hommes de génie et de talent que vous possédez en plus grand nombre qu'en aucun autre pays n'étaient pas nominativement exclus des grandes fonctions publiques , et bannis , pour ainsi dire , de la carrière des lettres et des arts, par le choix ridicule des hommes auxquels on en confie la direction. Je ne crois pas que vous puissiez aujourd'hui me montrer un seul nom européen parmi tous ceux que la faveur eu l'intrigue a mis en évidence.
» Veut- on citer en Angleterre les hommes d'état, les publicistes , les jurisconsultes, les généraux, les magistrats, les administrateurs, qui réunissent au plus haut degré les talens et les vertus qu'exigent les premières fonctions de l'état : La Rochefoucauld-Liancourt, Ségur, Boissyd'AnglaSjPontécoulant ,Foy , Dupont de l'Eure* B. Constant, Bignon , Girardin , Royer-Colard, Laborde, Daru, Bigot de Préameneu , Méchin , Châteaubriant , Gérard , Clauzel , Lamarque , Dupin, Mérillou , Barante , Guizot , sont les premiers quise présentent a l'esprit , et dans ce nombre, un seul a paru sur la scène politique, pour
en être justement banni par ceux qu'il y avait éleve's.
» Béranger , Lebrun , Lavigne , Chénédolé , Castel, sont du très-petit nombre de vos poètes dont les ouvrages soient venus jusqu'à nous ; et que nous rangions dans la classe desByron, des Moore , des Goethe , etc. ; aucun n'est de l'Académie française , où figurent....
» D'où naît la dégénération de votre école de peinture , naguère encore la rivale des écoles d'Italie et de Flandre ? de la perte de son chef , et de la défection de ses trois principaux élèves.
u Dans vos chaires d'instruction publique , quels sont les remplaçans des Cousin, des Tissot , des Daunou , des Bavoux ? »
Je me borne a citer ce court fragment d'une lettre que l'auteur anglais doit publier en entier dans un des journaux littéraires de son pays , et dans laquelle il indique avec une rare sagacité et sans ménagement la cause de cette atrophie morale où nous sommes réduits.
Un autre Anglais , abusant avec autant de lâcheté que d'insolence du caprice de la fortune, qui s'est amusée a lui faire la réputation d'un grand général, était venu , disait-il , pour nous donner une leçon de morale dont nous avions besoin. La seule que nous aurions pu recevoir de lui est celle d'attachermoins de prix a la gloire des armes, a laquelle Fabius et Octave ont des moyens plus surs de parvenir qu'Antoine et An-
22 t QUELQUES VERITES DURES.
nibal. « On n'instruit pas les hommes , dit l'abbé Terrasson, en leur apprenant ce qu'ils savent , mais en leur faisant trouver en eux-mêmes les qualite's et les vertus qui s'y trouvent ensevelies sous les préjugés de l'erreur. » A qui donc est-il réservé d'apprendre aux Français que cette légèreté qu'on leur reproche , et qui leur donne dans l'histoire un physionomie si équivoque , est bien moins un vice du caractère national qu'un défaut particulier à certaines classes. Ce qu'il y a de plus opposé a la légèreté dans le sens moral, c'est la fermeté poussée jusqu'à l'entêtement ; or cette disposition est toute française. « Ce qu'un Français a résolu , dit Adisson, n'est pas toujours des plus sensé, mais bien ou mal il l'exécute. » Chaque page de notre histoire fournit une preuve de plus a l'appui de cette vérité , que la révolution a mise dans une si terrible évidence. Comment se fait-il donc que les Français restent sous le poids de cette accusation de légèreté qu'ils méritent si peu ? c'est qu'on n'a point encore pris l'habitude de compter le peuple pour quelque chose j c'est que Ton continue a confondre les mœurs de la nation avec celles de la cour, et qu'en appliquant au caractère national les mots légèreté et inconstance, on leur a donné la même signification.
Les Français ne sont point légers^ ils veulent fortement ce qu'ils veulent ; mais ils sont inconstans ; ils haïssent avec fureur le lendemain ce
qu'ils aimaient avec passion la veille. La légèreté des hommes du pouvoir, et l'inconstance du peuple , sont cause qu'on ne fait jamais en France tout le mal et tout le bien que l'on pourrait y faire. De la légèreté des uns résultent ces demi-mesures , ces basses intrigues , ces petites perfidies qui ne sauraient avoir de grands résultats ; de l'inconstance des autres naît le découragement des gen9 de bien et l'éloignement des hommes habiles , que l'ingratitude de leurs concitoyens poursuit trop souvent jusque dans la retraite , où ils vont gémir sur les maux de leur patrie.
N°. XLii. — 7 septembre 182-fc.
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