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OUÏ dire à plusieurs d'entre eux , avec un profit extrême et un plaisir incroyable; de sorte que quand ils parlent aujourd'hui de ce temps-là , ils en parlent comme d'un âge d'or durant lequel , avec toute l'innocence et la liberté des premiers siècles , sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié, ils goûtaient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonsonnable ont de plus doux et de plus charmant. »
Le cardinal de Richelieu qui n'aimait pas plus les réunions libres que nos ministres du jour ou peut-être du moment , invita Bois-Robert à demander à ces gens de lettres s'ils ne voudraient point faire un corps , et s'assembler régulièrement sous une autorité publique. « M. de Bois- Robert , ajoute l'historien , ayant répondu qu'à son avis cette proposition serait reçue avec joie, il lui commanda de le
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taire , et d'offrir à "ces messieurs sa protection pour leur compagnie , qu'il ferait établir par lettres-patentes , et à chacun d'eux en particulier son affection qu'il leur témoignerait en toute rencontre. »
On voit par ce peu de mots tout l'intérêt que le cardinal de Richelieu attachait au succès de sa proposition. Il était bien difficile de résister à l'affection d'un tel ministre , et l'on savait ce que signifiait de sa part une invitation. « Cependant, dit Pélisson , à peine y eut-il aucun de ces messieurs qui n'en témoignât du déplaisir, et ne regrettât que l'honneur qu'on leur faisait vînt troubler la douceur et la familiarité de leurs conférences. »
La proposition du cardinal ministre fut examinée dans une réunion solennelle.
Après plusieurs observations, M. Chapelain , dit encore Pélisson , représenta , « qu'à la vérité ils se seraient bien passés
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que leurs conférences eussent ainsi éclaté ; mais qu'en l'état où les choses se trouvaient réduites , il ne leur était pas libre de suivre le plus agréable des deux partis ; qu'ils avaient affaire à un homme qui ne voulait pas médiocrement ce qu'il voulait, et qui n'avait pas accoutumé de trouver de la résistance, ou de la souffrir impunément; qu'il tiendrait à injure le mépris qu'on ferait de sa protection , et s'en pourrait ressentir contre chaque particulier ; que du moins puisque, par les lois du royaume, toutes sortes d'assemblées qui se faisaient sans autorité du prince étaient défendues; pour peu qu'il eût envie , il lui serait fort aisé de faire malgré eux-mêmes cesser les leurs , et de rompre, par ce moyen, une société que chacun d'eux désirait être éternelle. »
Ces raisons étaient trop puissantes pour ne pas entraîner l'assemblée. M. de Bois- Robert fut prié « de remercier tres-hum-
blement M. le cardinal de l'honneur qu'il leur faisait , et de T assurer, qiH encore qu'ils n'eussent jamais eu une si haute pensée^ et qu'ils fussent Jort suiyris du dessein de son éminence , ils étaient trèsrésolus de suivre ses volontés. »
Ainsi, d'après l'indiscrétion de Bois-Ro' bert, et l'éloquence de Chapelain, on peut considérer ces deux écrivains comme les véritables fondateurs de l'Académie française, ou du moins ils doivent partager cet honneur avec le cardinal de Richelieu.
Ce ministre aimait les lettres , mais il voulait qu'elles fussent l'auxiliaire de la puissance; et dans son système il avait parfaitement raison. Aucune institution ne peut être durable à moins qu'elle ne soit en rapport avec la nature du gouvernement et l'esprit général de la société. Sans ces conditions indispensables , elle s'anéantit bientôt, ou se débat péniblement sous le poids
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de rindifférence publique. Il fallait au pouvoir absolu une institution littéraire telle que l'Académie française; ils se servaient réciproquement ; l'alliance était naturelle ; personne n'y voyait un objet de surprise ou de censure; comme tout était rangé sous le même système , une assemblée où les talens de l'esprit étaient cultivés, dont les membres s'efforçaient d'enricbir la littérature par de bons ouvrages, était encore ce qu'il y avait de plus honorable dans le pays. On pouvait même, sans blesser l'opinion , tirer vanité des faveurs du pouvoir ou de la protection des grands.
Mais Richelieu avait aussi un but personnel. Depuis l'exil de Marie de Médicis, il s'était élevé contre lui une foule d'écrivains qui s'étaient réfugiés dans les Pays- Bas espagnols , et qui , à l'abri de ses vengeances, ne cessaient de lui reprocher son ingratitude , d'attaquer son adminis-
tration, d'entretenir assidûment les liaines qu'il avait excitées. Chaque semaine , chaque jour voyait éclore quelques nouveaux libelles ; et la police , beaucoup moins industrieuse alors qu'elle ne l'est aujourd'hui, prévenait rarement l'introduction de ces ouvrages scandaleux, recherchés avec avidité. On remarquait surtout parmi ces auteurs satiriques un exjésuite du nom de Mourgues , abbé de Saint-Germain , et attaché à la reine-mère ; fécond en sarcasmes , inépuisable dans ses diatribes, il ne laissait échapper aucune occasion de blesser le cardinal ministre dans son amour-propre ou ses affections. Richelieu sentit le besoin de combattre ses ennemis sur le terrain où ils s'étaient placés. Il lui fallait des apologistes; il les trouvait naturellement dans les quarante membres dont l'Académie naissante devait être composée. C'était une espèce
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de bataillon littéraire , toujours armé pour sa défense. Aussi l'article cinquième des statuts qui formaient le règlement délibéré et arrêté par les premiers membres de l'Académie , était ainsi conçu : « Chacun des académiciens promet de révérer la vertu et la mémoire de monseigneur leur protecteur. » Le cardinal, homme de sens, comprit que ses protégés allaient un peu trop loin ; il trouva de l'excès , peut-être même du ridicule dans une pareille adulation ; il désira qu'elle fût supprimée ; mais la compagnie , pour éterniser un tel acte de modestie , ordonna, dit Pélisson, qu'il en serait fait mention dans les registres.
Les esprits furent partagés sur la nature et le mérite de la nouvelle institution. Les partisans de Richelieu en parlaient avec admiration, comme d'une pensée sublime et d'une création de génie; ses adversaires n'y voyaient qu'un nouvel appui de sa do-
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dit réel où l'Académie française est tombée, discrédit que ses membres aperçoivent quoique peut-être aucun d'eux ne veuille se l'avouer à lui-même ? Rappelez-vous quelle indifférence elle a opposée jusqu'à ces derniers temps aux critiques , aux sarcasmes , aux invectives mêmes que la vanité blessée ou l'envie ne cessaient de lui adresser. Elle répondait aux libellistes par le mépris; et cette réponse était la seule qui convînt à une assemblée protégée par une réunion de talens distingués , et environnée de la considération publique. Mais il n'en est plus ainsi, les épigrammes l'irritent; quelques-uns de ses membres découvrent des méchancetés oîi d'autres n'apercevraient que de simples plaisanteries. On a vu même je ne sais quel écrivain traduit devant les tribunaux pour avoir attaqué l'Académie; et l'honneur de ce corps litté-
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raire a été vengé par arrêt de la justice correctionnelle.
Vous voyez avec quelle liberté , quelle franchise d'opinion je vous ai exposé mes pensées ; c'est que je regrette qu'une institution qui pourrait être si utile aux lettres , qu'une société dont vous êtes membre , où je compte quelques amis, dont les suffrages ont été autrefois l'objet de mes veilles , et qui renferme encore des talens | précieux, ne tienne pas dans le monde un rang que le gouvernement lui-même , s'il consultait son véritable intérêt , devrait lui accorder ; car il importe que les institutions soient en harmonie avec la société; c'est une garantie de durée , un gage de stabilité. Espérons que cette vérité ne sera pas long-temps méconnue par un prince ami des lettres et fondateur de nos libertés. Que je saluerai avec plaisir le jour où l'Académie française, indépendante dans ses
choix , rappelant dans son sein de grands talens proscrits sans justes motifs, redeviendra l'arbitre du goût et le dernier asile du génie! A. J.
no. XXV. — 5 août 1824.
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