VINGT-HUITIÈME LETTRE
Cloi ds npon cloitds ascending .
MlLTON.
Ils élèvent des nuages sur des nuages.
Un m. David O'Canor, Irlandais d'origine,
Et comme l'ami Pompignan , Natif de Montauban ,
vient d'ouvrir à Paris un cours de la science qu il professe, et qu'il appelle la science du vague. Dans un prospectus où
il déguise, sous des phrases cadencées et des mots sonores , le véritable plan de son ouvrage, ce qu'il annonce de plus clair, c'est qu'il est l'apôtre de X inconnu^ et quil est eiwojè pour satisfaire aux besoins du siècle, 11 a découvert de nouvelles jouissances qu'il veut faire connaître à ses semblables : ces jouissances, qu'il dit être fondées sur les principes éternels de la nature, opposées aux règles étroites de l'art , ne sont en effet que les théories mystiques de Martin,- de Kent, de madame Rrudner et du sieur Schelguen , réduites en système universel, et appliquées à la poésie.
J'ai rencontré dernièrement ce poëtesom nambule dans une maison du faubourg Saint-Germain, où plusieurs femmes recueillaient, comme une manne céleste, les oracles amphigouriques qu'il rendait d'une voix profonde et sentimentale. J'ai profité d'un moment d'entretien avec lui, que le
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hasard m'a procuré, pour me mettre au fait de la doctrine du vague dont il s'est créé l'apôtre.
« Monsieur, me dit-il, quelque ennemi que je sois des définitions qui ne tendent qu'à décomposer la vérité, je ne crains pas de répondre à la question péremptoire que vous m'adressez : Qu est-ce que le vague ? C'est le père du génie. En effet , n'est-il pas démontré que le sublime est dans l'infini ; or qu'est-ce que l'infini , si ce n'est le vague ? Moins l'homme comprend, plus il suppose : or, c'est à l'aide de ces perpétuelles suppositions que l'imagination s'ouvre une carrière immense où elle plane et se berce voluptueusement au sein du vague.
» INe jamais arrêter un contour, éviter le mot propre, ne montrer sa pensée qu'à travers un nuage; associer ensemble des images de la plus complète incohérence : tels sont les premiers élémens de la science
dont je tiens école , et dont le résultat infaillible est de créer une nouvelle littérature.— Mais ne craignef-vous pas, mon cher monsieur O'Canor, que cette méthode, ou plutôt ce défaut de méthode, ne conduise vos élèves à entasser dans un même ouvrage les mœurs de tous les temps et de tous les lieux ; à revêtir le même personnage d'un habit d'arlequin, dont chaque pays et chaque époque pourra réclamer quelque morceau, mais qui n'appartiendra, dans son ensemble , à aucune nation ni à aucun temps? Ne craignez-vous pas aussi qu'afin de donner à leur style une teinte originale les auteurs de votre école ne cherchent à corrompre, à dénaturer la langue ; qu'ils ne s'attachent à en bannir toute idée précise, toute locution simple et naturelle?— Pourquoi pas? s'il vous plaît. Le vague dans la pensée suppose le vague dans l'expression, et quand on ne sait pas au
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juste ce qu'on veut dire, je ne vois pas la nécessité de s'expliquer clairement. La perfection de l'art est de savoir à propos se retrancher contre la raison dans une aimable obscurité Notre littérature est celle du mystère; le positif et la réalité nous font peur. Ces vieux Grecs, dont nous avons abjuré les éternels modèles, avaient la manie d'assigner des formes, une physionomie, en un mot, de donner un corps aux êtres d'imagination qu'ils créaient : nous dépouillons au contraire de tout organe matériel ceux que la nature en a povu^vus. Tout est illusion dans le monde fantastique que nous nous sommes créé, et vous concevez que , dans des compositions toutes de génie, nous avons dû nous affranchir des règles du bon sens , qui ne sont faites que pour en arrêter l'essor.
» S'agit-il d'une comédie? l'étude de la société me devient parfaitement inutile pour
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tracer des caractères d'invention. La jeune fille à laquelle je veux vous intéresser n'aura ni père ni mère , et n'appartiendra proprement à aucun pays du monde : l'aimable orpheline sera la vierge du désert , la fille des neiges^ la fiancée de la solitude : son sexe même pourrait fort bien rester un problème. L'équivoque, le doute, l'incertitude, voilà nos dieux, nos anges et nos muses. Si j'ajoute. à une fable tout-à-fait étrange quelques ridicules sans nom , quelques travers sans exemple, mon drame est achevé.
» — Plus je vous écoute , et plus je crois m'apercevoir que, sous le nom de çague ^ c'est le romantisme pur que vous professez; et dans ce cas , je dois vous en prévenir , vous n'avez droit qu'au brevet d'importation. — Je n'en réclame pas d'autre , et je me fais honneur d'être l'élève de Shakspeare. — Si j'osais , M. David O'Canor, je
VOUS dirais que -vous n'avez pas même lu, dans la mauvaise traduction de Letourneur, celui que vous appelez votre maître. — Il serait plaisant que vous prétendissiez m'en faire convenir. — Je voudrais seulement vous faire revenir d'une erreur trop commune, et vous engager à choisir un autre patron pour votre école romantique. Apprenez de moi , monsieur le professeur, que si Shakspeare a droit à quelque estime, c'est comme observateur des hommes. Je vois en lui un génie sauvage, qui emploie les couleurs fortes que le langage de son temps lui a fournies , pour exprimer des idées subtiles et les résultats d'une sagacité profonde. Shakspeare est positif : ses esquisses sont faites d'après nature. Il manque de goût et de choix , sans aucun doute ; mais l'excès de vérité est précisément le défaut qu'on lui doit reprocher. Vous voyez qu'il n'a rien à démêler avec les romanti*
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ques. — Eh bien ! tant pis pour lui : si Shakspeare est tel que vous vous plaisez à le peindre, n'imitons pas Shakspeare; c'est tout ce que j'ai à vous répondre ; et je poursuis. Au vague des caractères et des mœurs joignez celui des descriptions ; inventez de ces paysages qui n'appartiennent à aucun pays; de ces sites merveilleux et magiques qui ne se rattachent à rien : donnez au ciel les nuances de l'émeraude; prêtez aux arbres les couleurs du saphir et de la topaze ; pourvu que tout scintille comme les étoiles, que vos paroles se pressent , se heurtent et s'amoncèlent comme des nuages , vous êtes sauvé.
w — Le peintre Boucher, qui faisait ses arbres couleur de lapis . et ses ciels couleur de rose , est un excellent modèle du genre que vous défendez si éloquemment. — Sans doute ; mais il a négligé d'assombrir ce genre trop aimable. Le sombre , voyez-vous, est
:Ie frère du vague. On ne discerne pas grand'chose dans les ténèbres , et c'est un terrible avantage, quand on vise au sublime, que de placer le but dans une favorable et sainte obscurité. N'affadissez jamais vos tableaux, riez le moins possible; mêlez à vos récits des énigmes, des oracles, de l'inconnu et de l'incertain; choisissez, entre les aspects qu'offre la nature , ceux qui donnent le plus d'ombre et qui se prêtent de meilleure grâce aux évocations , aux invocations , aux allocutions dont on ne doit jamais craindre d'abuser. Après avoir donné des leçons si positives sur la nécessité du vague dans les pensées , les mœurs , les peintures et les caractères , je m'arrêterai peu sur la nécessité du vague dans les expressions. H y a une manière nette et précise de rendre des pensées même abstraites , qu'il faut bien se garder d'adopter.
» En un mot , continua M. O'Canor, en
ToM. III. Lus JJermites en tibtrlé. y
élevant la voix, le temps de ce que l'on appelait jadis le beau en littérature est toutà-fait passé; il s'agit maintenant de tenir l'esprit dans une suspension pénible , de savoir escamoter adroitement sa phrase, et de persuader au lecteur qu'elle cache une pensée. Il faut donner de la musique à un visage, de la grâce à la haine; dire qu'un tableau est plein de dissonance , qu'une jolie femme a la beauté d'une goutte de rosée; en un mot, rapprocher tout et tout confondre.
» — Votre système se réduit , je le vois , à l'imitation de ce peintre qui lançait son éponge , imbue de couleurs différentes , contre une toile , et qui appelait des amis pour considérer ce gâchis qu'il nommait un tableau. »
Je vis le sourcil du romantique s'exliausser, et sa lèvre se relever avec dédain. c( Vous êtes classique ? w me dit-il.... Je
l'arrêtai. « Oui, sans doute, j'admire, avec tous les bons esprits , ces chefs-d'œuvre consacrés par la durée seule de leur existence ; et , sans me laisser dégoûter de leur commerce par l'ennui des souvenirs de collège qu'ils font naître dans ma pensée , je persiste à croire que Virgile est un poëte plein de grâce , de sensibilité et d'harmonie , que Tacite est encore aujourd'hui le modèle des historiens politiques dans l'art de peindre et de punir les tyrans. Je révère ces grands hommes, mais sans idolâtrie; et l'hommage que je leur rends ne fait qu'ajouter à mon admiration pour nos grands écrivains modernes qui les ont surpassés.
» Crojez-moi , monsieur O'Canor, quittez l'école barbare dont vous vous êtes fait l'apôtre: la raison est de tous les temps, et elle est circonscrite; la folie ne peut plaire qu'un moment , et elle n'a point de bornes.
» Vous êtes fier de ce que vous appelez
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votre système; mais vous n'avez pas de système. Les mauvais auteurs de tous les temps ont suivi la route que vous voulez prendre : Stace et ses incohérences , Lucain et son enflure, les Espagnols et leurs jeux de mots, les Allemands et leurs amphigouris mélancoliques, les Anglais et leurs images sans choix et sans ordre, ont ouvert sans succès la route oii vous vous égarez.
» Il n'y a que deux classifications réelles et possibles dans la littérature : le bon et le mauvais, le vrai et le faux. Vous ne parviendrez jamais à fonder le genre vague chez le peuple lo plus positif de la terre.
» Je sais que les mœurs varient ; que les hommes demandent aux poètes et aux artistes des émotions en rapport avec les mœurs nouvelles ; mais ce besoin même de renouvellement est la plus forte preuve de l'amour des hommes pour la vérité. Ce qui a plu à leurs ancêtres manque de rapport
avec leurs mœurs présentes; sans le rejeter, ils demandent que d'autres génies , en suivant les traces des génies anciens , s'occupent de donner à leur siècle des jouissances en rapport avec ce siècle.
» Telle est ma profession de foi. Les bannières du romantisme me semblent ridicules , celles du pédantisme me répugnent. Que l'on me permette de préférer Virgile aux auteurs de la Muse française ^ et la raison éternelle 'lUX commentaires de La Harpe. Yodà mon école. »
no. XXIX. — ly août 1824.