‹ Les hermites en libertéChapitre 6 sur 47 · DIALOGUE ENTRE LUI ET MOI · texte numérisé non relu

DIALOGUE ENTRE LUI ET MOI

.... Suus ciiique inos.

TÉfiEycE.

( CLacuQ son caractère. )

O puissans ! fai rarement connu voire justice , et j'ai trois Jbis souffert de votre oppression.

( NizAMl , poêle persan , Khamsa , 5^. fable. )

Lui. — Eh bien! qu'en dites-vous? Deux augures à Rome ne pouvaient se rencontrer sans rire ; deux philosophes, deux moralistes, comme vous et moi, qui se trouvent un beau matin à Sainte-Pélagie, ne doiventils pas se saluer de la même manière?

Moi. — Riez tant qu'il vous plaira; je guis d'humeur moins joviale, je vous en préviens , et j'attendrai pour rire que vous m'ayez montré le côté plaisant de cette aventure.

Lui. — Comment! vous ne trouvez pas très-gai, à nos âges, pères et même grandspères de famille, usant et jouissant d'une réputation de sagesse assez bien établie, pouvant produire au besoin de bons certificats dévie et mœurs; vous ne trouvez pas excessivement gai de nous voir ce matin en prison , sous les mêmes verrous que des bandits et des vagabonds?

Moi. — Je trouve cela abominable , odieux, et je ne sais point plaisanter avec la morale publique.

Lui. — Prenez-garde , mon cher confrère en prison et en philosophie, qu'il n'entre un peu de personnalité dans votre

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colère; car enfin nous ne sommes pas ici les seuls honnêtes gens, comme vous 1g saurez bientôt , et le mal dont vous vous plaignez pour la première fois existe depuis long-temps.

Moi. — Croyez-vous qu'en dix ans on puisse signaler tous les abus, constater toutes les injustices, relever toutes les sottises qui se font, s'établissent ou se perpétuent dans un' pays comme le nôtre? J'ai pour habitude de ne parler que des choses dont j'ai eu l'expérience.

Lui. — Et vous vous plaignez quand on vous la fournit !.... Mais causons de sangfroid; asseyez-vous sur le pied de mon lit , en attendant que j'aie fait venir une seconde diaise , et voyons ensemble s'il n'y aurait pas moyen de tirer quelque parti de notre situation. Nous sommes en prison , voilà un fait; nous n'avons à rougir ni devant les autres, ni devant nous-mêmes, du motif

qui nous y conduit ; et si nous savons bien employçr le mois que nous avons à passer ici , peut-être pourra-t-il occuper une place honorable dans notre vie. Donnons-nous une tâche à remplir.

]Moi. — J'ai déjà partagé l'emploi de mon temps. Je linw beaucoup : la lecture a un charme particulier dans notre situation; c'est un état mixte entre la conversation et la réflexion , qui n'a ni la frivolité de l'une , ni la fatigue de l'autre , et qui réunit leurs avantages.

Lui. — Moi , je ferai un petit traité des plaisirs et des avantages de la prison.

]Moi. — De grâce , mon ami, ne mettez pas à si bon marché les honneurs de la persécution , vous en dégoûteriez les victimes et vous affaibliriez la haine que l'on doit aux persécuteurs. ]\Ioi, je veux écrire sous la dictée d'une philosophie de circou-

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stance ; j'ai déjà formé le plan d'un ouvrage où je peindrai les hommes puissans , comme je les vois de Sainte-Pélagie. L'épigraphe k de mon livre est déjà trouvée :

Dij-moi qui tu châties , et je te dirai qui tu es.

Lur. — La même cause produit sur nous des effets hien différens : la prison , qui vous aigrit, ajoute pour moi aux sentimens doux , comme la nuit ajoute au bonheur d'aimer.

Moi. — Je n'ai point une âme aussi stoïque ; j'éprouve le besoin de crier quand je souffre , et j'appelle les hommes et les choses par leur nom. Un cachot est pour moi un tombeau à Heur de terre où Ton ne tient plus au monde que par des souvenirs d'honneur et de vertu ; ces souvenirs m'oppressent; quelle dégradation dans les âmes ! quelle faiblesse dans les cœurs ! le monde

social , tel qu'on veut le reconstruire , ne sera bientôt plus qu'un cachot gothique. France ! qu'est devenu ton génie , ta puissance et ta gloire ? En vain tes philosophes et tes héros ont combattu ; en vain Voltaire , comme l'astre du jour, a versé pendant un siècle des torrens de lumière autour de lui. On vend encore des noirs , on trafique encore des blancs ; on fait la traite au Sénégambie, et des traités à Vérone. Le développement des vertus et de l'intelligence liumaine est partout arrêté ; les états s'écroulent et se vendent, les rois se perdent, les peuples s'abrutissent : ici des fakirs, là des garnisons autrichiennes; au midi la censure et la police, à l'orient les visirs , le pal et les muets ; partout des jongleurs , des lacets et des rubans. Je veux faire VHistoù'e de VEsclava3:e.

Lui. — Vous auriez aussitôt fait d'entreprendre X Histoire universelle. Vous n'a-

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