ENTRE LUI ET MOI
vez que trente jours devant vous , n'entreprenez pas l'ouvrage de vingt ans.
Moi. — Vous avez raison; je veux rétrécir mon cadre et c'est d'une tragédie que je vais m'occuper; j'en ai déjà le sujet, et j'aurai le temps d'en esquisser quelques scènes.
Lui. — Quel en est le titre ?
Moi. — Cambyse^ ou le Juge prévaricateiir.
Lui. — Cette fois vous ne craindrez pas les applications ; grâce au ciel nous vivons dans un temps où l'on ne voit pas de magistrats prévaricateurs. Mais , si votre tragédie n'a rien à craindre de la censure, ce sujet lui-même ne vous offre -t- il pas un écueil insurmontable?
Moi. — Aucun; c'est un trait d'histoire pur et simple que je mets sur le théâtre.
66 DIALOGt'E
Vous avez vu au musée ce tableau hollandais
Lui. — Quoi ! ce malheureux juge que le féroce Cambyse fait écorcher vif sous ses yeux pour faire recouvrir de sa peau le siège du prévaricateur?
Moi. — Il n'est point de serpent ni de nioiistre odieux Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Lui. — N'en déplaise à Horace et à Boileau, jamais cette maxime poétique n'est applicable à notre théâtre qu'avec beaucoup de restriction; 11 y a des monstruosités que nous supportons dans le monde réel , et qui nous feraient horreur sur la scène : d'ailleurs , quel serait le but moral ou philosophique d'un pareil ouvragjp ? de faire abhorrer également une justice inhumaine et une exécrable tyrannie. Je trouve trèsbien qu'on punisse les juges prévaricateurs, mais je ne veux pas qu'on les écorche. Est modus in rébus.