‹ Les hermites en prison, ou consolations de Sainte-PélagieChapitre 11 sur 86 · ENTREE · texte numérisé non relu

ENTREE

Parmi les personnes qui nous entouraient je remarquai un jeune homme d'une physionomie . douce , spirituelle ^ et dont les manières annonçaient une éducation distinguée. J'appris qu'il se nommait Magallon, et je me rappelai surle-champ r Album y son procès y et M. Alexis Dumesnil. Des ce moment je me proposai de faire connaisssance avec M. Magallon.

Après avoir salué ces messieurs^ j entre dans mon réduit» Je pose ma lampe sur la petite table de bois blanc qui fait le, plus bel, ornement de ma chambre ; et comme il est encpre de bonne heure^ je soage k mettre de l'ordre dans mon logement. Uue tablette est fixée contre le mur, elle me servira de bibliothç(|ue.yoyo|JS, plaçons-y le peu de livres que j^ai apportés avec moi : cela me distraira un moment.

Manuel dÉpidèie. Lorsque je serai tenté de m'irriter contre l'injustice des hommes et l'infamie des calomniateurs, je demanderai k Épictëte ce qu'il en. pense ; si quelque senti-> ment haineux s*élève dai)s mop âme, j'aurai aussi recours k lui. Essayons : « Dis-moi ^ » Épictètey ne faut-il pas que je me venge et » que je rende le mal pour le mal ? »

i( Eh ! mon ami, me répondwl, on ne t'a )> point fait de mal , puisque le bien et le mal » ne sont que dans ta volonté. D'ailleurs si » un tel s'est blessé lui-même en te faisant » injustice, pourquoi veux- tu te blesser toi-*

A 8ATNTK - FÊLIGIE* 5

j^ mène en la lui rendaui? (^) — Mais on » m'a, fait une niëchante afaire, on m'accuse » d'impiëté! — Eh bien! n'en' accusa-t-on )» pas Socrate? — Mais on m'a condamne! -^ I» Socriite ne (îitHll pas condamne de même?

» Mecstoi bien dans la tète que la peine n'est ]» jamais qu'où se trouve un délit rî^el : il est n impossible que ces àenx choses soient se* )» paires* Ne te regarde donc point comme i> malkenrea^. Qui fut le plus malheureux, h j> ton ayis, de Socrate ou des jiiges qui le % condamnèrent ? f*^).

Il y a dans ces consolations quelque chose d'un peu trop ^oYqne pour moi; mais enfin jy réfléchirai, et je verrai quel, parti peut en tirer un prisonnier de Sainte-Pélagie. — Que mettrai-je k côté à'Epictète?

— UÈvangUe* •— Pourquoi non ? Ou veut que la philosojAie et la religion soient deux ennemies irréconciliables ; pour moi je soutiens le contraire : elles ne diffèrent qu« dans des choses de très-peu d'importance , sur des articles qui n'ont rien d'essentiel ; le fonds est évidemment le même* Je prouverai, quand on vou*dra , qu*il faut être philosophe pour être réel* lement religieux. Je garderai moH Evangile ; il ine fournira des textes, si j'en ai besoin, contre la dépravation humaine et les funestes con-

* Manuel cT Epictète y tome a , pag. 87, éJit. de 1776* ** Idem^ tom. a, pag. i4o et i4i«

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séquences de l'iniquité. — Je poursuis : yàjous ce qui me tombe sous la màio*

— Hume. — Histoire des Siuarts* *-r J*eB suis bien aise. J'aime beaucoup l'hisloire lors-* qu'elle est écrite av^c impartialité. On a voulu contester ce mérite k.mon historien ; on a prétendu qu'il cherchait trop k atténuer les fautes des Stuarts; en un mot, qu'il était trop écossais et trop royaliste^ Je le relirai avec attention , et je saurai ce que je dois en penser. Je me promets aussi quelque plaisir d'examiner les couleurs qu'il a mises sur sa palette pour peindre le juge Scroggs et le fameux Jefferies. Hume était un grand peintre : je veux étudier sa manière; j en aurai peut-être besoin quelque jour.

Au surplus , il est de toute justice qu'il soit renfermé k Sainte-Pélagie. Il a osé dire que le colonel Harrison 9 l'un des juges du malheu-' reux Charles I"^'. , avait d'excellentes qualités ; qu'il avait été entraîné par un fanatisme avett-> gle« Il a fait l'éloge du chevalier Yane, l'undes tribuns les plus fougueux du long parlement. On ma prouvé clair comme le jour qu'un tel langage était une atteinte k la morale publique. Ainsi je condamne Hume k subir dans ma cellule un mois de détention; le délit étant pa-reil y il est juste que la punition soit égale. — Yoiei un petit volume : c'est un trésor.

-^ Les Fables de La FmUUne. ^^ hixàûAt

A S AIMtB f PjfeLAGIE. J

eoiisohtetir) {dùlosophe sans faste, moraliste sans prétention , grand poète sans avoir .l'air de s'en, douter, le prétendu bon homme ne 0ianquait pas de malice. Je citerais , si j'o^ sais 9 d'exceU«Eites épigrammes de lui , où beaucoup de gens i|e trouveraieot pas le mot pour rire. Mais l'interprétation me fait peur, et je suis un peu comme le lièvre de notre fabu* liste , tjui craignait qu'on ne prit ses oreilles pour des cornes ; je marche ici sur des charbonsardens et je m'arrête. Si je pouvais, comme mon lièvre, courir les champs, je ne deman* derais pas mieux. — - Continuons.

•^^ Rapport au ministre de Pintérieur sur les prisons de Paris , - par M. Delaborde. — Bon ! voilb pour moi un ouvrage de circonstance ; feu saurai faire mon profit; :

— f^ojages dans les Etais^ Unis d.Amériifuey par M. de la Roche/bucauld-LioMcour. -^ Ges% vdoa livre ; c'est Fouvrage d'un véritable phi-* losophe, d'un ami sincère de Fhumaiiité; on m'a rendu service en le faisant entrer dans ma petite collection : il me fera passer des heures délicieuses; il me retoa«era des sites admirables que j'ai vus ; il m« rappelki^ des lois justes sous la protection desquelles j'ai- lo»g*temps vécu^ des mœurs qui me sont familières; il 'me parlera d'hommes ^arrivéi 'h un haut degré de civilisation , et auprès desquels j malgré. nôtres vaÉilemeaquineyoaaa ne-sommes que ides:» bar-

8 * EVTRiB

bares. Que de reconnaissance ne devraî-je pas k M. de la Rochefoucauld , son noble auteur I

Nous nous retrouverons ensemble dans ces champs fertiles y dans ces populeuses cîtës , oà des autorités protectrices veillent, sur la so-* ciété comme la Providence ^ sans être autre-* ment aperçues qne par les effets de leur, paternelle soUcitude* Heureuse terre, où l'on sait oe que vaut la liberté de Phomme f où un pouvoir soupçonneux ne s*arme point de eri«- Bunelles rigueurs , et ne tend pas les lois comme des pièges sous les pas des citoyens, où la pitié n'est point un crime, où Thumanité est dans les iustituf ions comme dans les mœurs ! - -De l'étroite enceinte où je suis' resserré , l'imagination me. transportera dans ces lieuit où j'ai reçu jadis de si vives impressions, où la justice et la paix règuent en souveraines; j'entendrai encore les libres accens d'hommes qui eonnaisseut leur dignité ; et le spectacle d'un monde corrompu cessera un moment d'at*»

trister mes regards*

J'en étais Ik, et j'allus poursuivre la revue de mes livres. Je tenais k la main un Platon, lorsqu'un bruit inaccoutumé frappa mon oreille. C'était le fracas des verroux et de la grosse clef qui tourne bruyamment dans l'énorme 'serrure. Mes illusions se dissipent ; je me retrouve en France , je suis prisonnier.

£h bien, reposons^nous; mon lit est prêt.

A SAINTE- BéLAGlE. ^

Je suis seul avec moi-même, ma conscience est pure, je dormii-ai d'un sommeil paisible; plus paisible, j'oserais le parier, queœhu des iiommes du pouvoir mollement étendus sur le duvet miniscëriel.

Je ne mëtais pas trompé : je n'ai fait qu'un somme que nul rêve fâcheux n'a troublé* Il «st six heures, oa ouvre ma porte* Je puis er* Ter k tnon aise dans, le corridor rouge , et descendre même dans une cour, oii quelques plantes étiolées sMchappent k regret d'un sol aride , comme si elles avaient le sentiment de la captivité.

Je me disposais b descendre lorscpi^un jeune détenu pour opinion m'aborde d'un air ému et les yeux humides. « Sa ^ez- vous , me dit-ïl, ce qui est arrivé ce matin dans la prison?

M. MagaUdn a été enlevé. )»

«-^ «Enlevé, qui? Ce jeune homme dont la figure est si intéressante et pour (|nî j^éprourvais déjk un sentiment d'amitié? A-i-t^-il com^ mis quelque nouveau délit, a-t*il troublé Tordre de Sainte-Pélagie , existe-il contre lui quelque grave sujet de plainte ?

— « Non , en vérité ; son caractère est plein de douceur, tous les détenus se plaisaient dans sa société; les guichetiers eux-mêmes (et c'est tout dire .} ne pouvaient s'empêcher de loi porter de l'intérêt. Rien n'annonçait le mal* heur dont il était menacé; il dormait piûsi-'

BNTIIÉE

blèimeiit lorsque vers les cmqheures deu'x hommes^ sfmt entres f)rQsqiienieiit dans sa chaih-^ bre » et lui oiit signifié Vovdtt de descendre au greffe , enini déclarant qu'on allait le trans-^ fe'rer à la maison centrale ^fle ï\>issy«

» M. MàgalIon-9 surpris de cette nouvelle ^ a demandé s'il ne lui serait pas permis d'at-* tendre quelques heures pour avoir le temps de parler b sa femme , de la préparer k cette nouvelle séparation. Cette ^eune femme^ épouse dévouée , tendre mère de famillp, est accablée de chagrins, pâlie par la souffrance , et dans un pitoyable état de santé : elle ne trouvait de force que pour venir consoler son mari»

» La demande si juste, si naturelle de M. Magallon a été rejetée. C'était par ordre supérieur, il fallait partir. M. Magallon s'arme de courage, me serre la main et descend au greffe, n

Ici , mon jeune narrateur s'arrête pour essuyer une larme et continue en ces mots.

«Des gendarmes attendaient M. Magallon.

On lui signifie qu'on va lui mettre les poucet-^ tes y c'est-k-dire lui serrer fortement les pouces avec une ficelle , espèce de torture réservée jusqu'ici aux criminels de la pins vile espèce , le lier a un forçat libéré • condamné de nou-* veau pour vol , lui faire ainsi traverser Paris en .plein jour et le conduire k Poissy.

» .M. Magallon se récrie sur un pareil trai-^ tement. U demande si du moins il ne pourri

A SAINTE ^PBbAGIK.

pa3 se servir d'une voiture \k ses frais^ obseï*- Tant qu'il y a sept lieues de Paris, h Poissy et qu'ttii« telle. course^ k .pied^ dans uae pareille situation, serait pour lui un véritable supplice. » Le brigadier de gendarmerie y en considérant ce jeune bomme d'un extérieur si prévenant , pouvait ^ peine contenir son émotion ^ il a pris son portefeuille , a tiré son ordre en silence et Ta montré k.mon ami. Celui-ci relevant la tète, et rappelant toute son énergie, a tendu les mains li Texécuteur et s'est «entente de dire , en levant les yeux an del : « Ma femme en mourra I » A. J*

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