‹ Les hermites en prison, ou consolations de Sainte-PélagieChapitre 12 sur 86 · LE RÉVEIL · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL

DEUXIÈME CX)NSOLATION.

LE RÉVEU..

Le vrai peut quelquefois n'être pu» Traiaeinbkible^ .(Boii.)

JVlisRST I MéreC ! ^ • • m^n thé» • • .. tm& journaux ! . • • PersoDJie ae yieat. • • €t ma sootiette dont je ne trouve plus le cordon. . . . Vous verrez que je serai obligé d'aller le réveiller moi-même... Mais j'entends quelqu'un dans l'antichambre. . . . Méret ! • . . . Méret ! — « A qui en avez- vous ? — Comment ! k qui j'en

ai ? mais vous - même j comment vous

trouvez-vous ici ? — Parbleu , c'est bien à moi k vous faire cette question ;... quelquefois le changement de lit empêche de dormir. — Le changement de lit?.... en effet, cette petite fenêtre grillée , cette porte k guichet , ce papier de tente en lambeaux. . . . cette figure que je ne connais pas ; je ne suis point chez moi. . .. Où diable suîs-je ? . . . . — En prison y mon cher monsieur. — En prison , moi l — Tout cofnme un autre ; si vous né m'en croyez pas , votre camarade viendra dans un moment vous

Lfi wûknxL. i5

en donner rassnrance : en attendant , recueillez Tos espiits; toîDi votre porte onverle, vons pomvez^ prendre l'air dans le corridor , on vons trourerez bonne et nombrense compagnie. « En disant ces mots , le gardien porte-<1ef ( car c'était bien nn porte-clef) me sahia en portant la main k son bonnet de police ^ et m'abandonna 4i mes réflexions.

Me Yoilk donc assis snr mon lit et promenant autour de moi des regards bébétés : peu il peu mes idées renaissent et s'ordonnent dans

mon cerrean Oui, je m'en sonviens, je suis

entré bier soir k Sainte-Fétagie) en exécution d'un arrêt de la cour royale qui me condamne k l'amende et k la prison , pour nroir dit qu'en 181 5 les temps n'Àaient pas les mêmes qu'en 1793.

J'ayaîs tort, soit; la chose esl par trof claire t £t la prison a prouyé cette affaire.

Mais le délit était-tl assez grare pour occuper pendant cinq benres nn aussi augnste aréopage ^ L'honneur , qui s'est réfugié dans la conscience des magistrats ( comme l'a dit tièsgaiment le garde des sceaux ) , leur a donné Texplication de ces mots : Les temps itaimt ehamgis* M. l'avocat -général a prodigué les fleurs et les foudies de son ^qnence pour en démontrer toute la profondeur , tonte la perfidie : j'ai dit que hs temps éUUmi chofigés ,

14 tS RÉVEIL.

donc j'ai youIu dire qu'ils étaient les mêmes , qu'ils étaient pires encore.. •• « Eh ^ messieurs! a répondu mon illustre défenseur ^ le pauvre homme n'y entendait pas malice y il en sait tout juste autant qu'un académicien , et ne donne aux mots et aux chiffres qiie la valeur qu^ijs ont dans le Dictionnaire : 18 15 n'était plus g5; Toilk ce qu'il a dit , ce qu'il a pensé, et ce qui lui paraîtra incontestable jusqu'k ce que vous en ayiez jugé autrement. »

Ce jugement a été rendu par un tribunal inférieur et confirmé par un arrêt de la cour royale ; respect k la chose jugée , subissons notre arrêt ; et comme il n'est pas de situation au monde dont un cœur droit et un esprit bien fait ne puisse tirer avantage , voyons si la nôtre ne nous offre pas quelques consolations.

D'abord je dirai comme Cicéron : « Je fais plus de cas du témoignage de ma conscience que de tous les jugemens que Pon peut porter contre moi (^)« » J'ai appelé en dernier ressort k ce tribunal infaillible, et ma conscience a cassé radicalement l'arrêt de la cour , toute souveraine qu'elle est; je me tiens pour acquitté. Cette justice que je me. rends d une manière si solennelle n'abrégera pas d^une heure, il est vrai, la durée de ma réclusion ; mais elle adoucira ma captivité , diarmera ma solitude et nourrira dans mon ame des sentimens auxquels je dois le peu que

(*) Mea mîhi eonteientia pbiris est ^uMn omnium sermo.

LE HÉVSIL. ife

je vaux y et dont les années qni connnenoetit ^ peser snr ma tète affaiblissent trop souvent l'é-r nergie.

D'ailleurs cet état d^isolement^ sans inconvé» nient pour celui qui a des goûts solitaires, a encore cela d'avantageux y qu'il nous prépare k subir les douceurs du temps où pous vivims^ en nous accoutumant k envisager de sang-froid la dernière et la plus impérieuse des nécessités. Presque tous les maux dont la vie abonde naissent , pour la plupart des hommes, de la né-pugnance invincible qu'ils ont k être seuls : près* .que jamais on ne veut faire comme soi ; oa veut faire comme les autres.

Une autre réflexion se présente k mon esprit : il y a bien peu. de circonstances où un homme puisse avoir de son vivant la mesure exacte de l'intérêt qu'il inspire et connaître la place qu'il occupe dans l'estime de ses concitoyens. A tout âge un des plus grands chagrins de la vie est d'ignorer si l'on est aimé ; entre les épreuves du malheur , qui peuvent seules nous éclairer sur ce point » l'épreuve d'une condamnation |udi* ciaire n'est pas celle que j'aurais choisie ; mais, puisqu elle se présente , je me félicite très-sin* cèrement de trouver dans les témoignages de bien veillanceet d'intérêt que j'ai reçus une douce compensation des rigueurs de la cour.

L'amour-propre trouve aussi son compta dans le sentiment de la persécution dont~ on se yoi^

l6 LE REVEIL»

Tobjet ; cm sent qu^elle nom élève à nos propres yeux; il y a ntie' sorte de fierté de circonstance qui convient même k la modestie ; jamais je n'avais porté sur moi-même un jugeiftent aussi favorable ; jamais je n'avais joui aussi complètement du succès de mon dernier ouvrage dramatique y qu'en voyant accourir la foule k la soixante-quatrième représentation de Sylla^ le jour même de la con&*matibn du jugement qui m'infligeait un châtiment que dans tous les pays la loi réserve aux filous et aux vagabonds.

C'est encore une consolation k laquelle je suis plus sensible qu'un autre que le choix de l'épo-que où nous entrons dans notre nouveau domicile* Le printemps 9 qui veut aussi nous faire sa cour, semble rétrograder et ne nous promet pas même ce que Shakspear appelle si poétiquement :

7%e uncertain ^ry of an april dcty.

Il y a donc une sorte d'opportunité dans la nécessité où Fon nous met de passer entre quatre mui^aiUes des jours qui n'appartiennent plus a l'hiver et qui ne sont pas encore le printemps* Résumons-nous; j'étais, hier encore ,. heureux ,^ tranquille , honoré au §ein d'une famille que le ciel aurait pu me donner en dédommagement de toutes les infortunes qu^il s^ plait quelquefois k rassembler sur une seule créature humaine ; je me trouve ce matin ,. sans trop savoir pourquoi , sous quatre éa<»mes verrous dans

LE BJÉYEIi.. 1^

une prison où je doîs^ de compte fut, pateer sept cent vingt-six heares ^ de la dernière et par conséquent de la plus comte partie de ma vie. Cette réflexion a quelque chose de péoible sans doute ; mais je me suis jugé moi-même ; l'affection de mes amis , Fintérèt et j'ose dire l'estime publique m'accompagnent dans ma pri* son ; les grands frœds y si désagréables eutre deux guichets^ sont déjk passés ; les beaux jours de la campagne ne sont pas encore revenus ; j'ai déjk conçu l'idée d'un petit ouvrage que je ne pouvais £ûre que dans la prison où je suis ; je puis donc prendre mon mal en padMce et dire de moi ce que Lactance disait de Cieéron : « Il était déjà consolé j par la raison y par sa conscience et par ses aaw, dn mal dont il se plaignant encore* )> £» J«

l8 H.MAOALLON.

Page 1