LE DOYEN DES VOLEURS
Ce sont pour la plupart des enfaus abandonnés ou vagabonds , qui ont exercé y ou qui pouiTaient exercer une coupable industrie. Quelques-uns dfi ces enfansy étourdis ou vicieux ^ ont été livrés par l'imprudence de leurs parens aux rigueurs de la justice; d'autrçs enfin sont ainsi punis d'avoir demandé l'aumône en plein jour. On en voit qui ne paraissent pas âgés de plus de sept k huit ans : ils commencent la vie sous de bien tristes auspices.
Les mômes sont divisés en deux classes j les grands et les petits* Cependant cette distinction n'est que nominative j ils vivent ensem^ ble, couchent dans, le même dortoir , et sont soumis aux mêmes travaux ; seulement les grands , c'est-k-dire les plus âgés y font aux petits une guerre continuelle : c'est l'abus de la force ^ il se trouve partout»
Les mômes sont réveillés à la pointe du jour comme les autres détenus. Un employé de la maison est chargé de conserver Tordre et le silence parmi eux. Comme ces eufans couchent deux par deux , on les oblige de se peigner et de se rendre mutuellement les services que des parens sans entrailles refusent de leur
donne]jr.
Cela fait , la prière commence, et immédia- J^pient après le travail. Ils sont tous occupés ]^,j[)aire des cartes dç laine ou de coton. Vers c^gt heures et deipiç leur atelier est ouvert, et
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ils descendent dans une cour asse2 vaste ; mais la hauteur des bâtimens ^i l'entourent met obstacle k la libre circulation de l^air ; c'est Ik qu'ils se dédommagent du silence qui leur est impose le reste de la journée. L'insouciance et la gaité naturelle k l'enfance sé^ lisent sur leurs visages , dont plusieurs semblent échappés aux pinceaux de Rubens ou de Michel- Ange.
Leurs jeux ont cependant quelque chose de triste 'et de cruel. Ils s'agitent eu tous sens , se poussent l'un l'autre, se traînent sur la terre , et courent en riant barbouillés de fange- Leurs délas^emens les plus paisibles portent même Ude empreinte de ce mélange d'humeur brutale et de passions précoces qui les distingtie. Ils jouent quelque petite pièce de monnaie avec Téoergie sombre et l'attention avide d'un joueur qui risque sur une carte fatale la fortune de sa famille et le repos de sa vie.
De temps h autre , on entend retentir dans la cour dès mômes d'épouvantables juremens. Le gardien qui se promène au milieu d'eux, armé d*uû nerf de î)œuf , y fait peu attention. Son redoutable fléau ne tombe que sur les joueurs obstinés et sur les vainqueurs de la lutte.
C'est dans cette cour que les mômes .reçoivent leurs vivres. Quelle que soit la rigueur de la saison ils y descendent la plupart nu-piéds, ou en sabots, légèrement couverts.
On sait que toutes les administrations sont par-
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cimoiiieuses ; les employés ^renchërissent encore sur cette économie.* On iissnre que ces enfans sont quelquefois dans ' un état qui eic* cite la pitîé ; car l'enfance a tonjoui^ quel** que chose de gracieniL qui ne s*accorde point avec l'idée de la dépravation et qui inspire rînlérêt .
On suit pour l'éducation de ces encans des principes que la raison ne saurait arouer. Ils ont un maître qui suit Fancienne méthode des frères ignorantins , et dont les soins sont presque toujours infructueux. Leur principale instruction se borne k des leçons de plain-chant* Le jeudi de chaque semaine , une heure est consacrée k cet exercice. Au temps de Charlemagne c'eAt été quelque chose ; mais 11 l'époque où nous virons, l'humanité devrait Jr ces infortunés une éducation civile et religieuse mieux entendue.
Avec un tel régime , ces enfans ne peu-vent contracter que des penchans vicieux. Us s'abandonnent av^c délices et avant l'âge aux passions dévorantes qui sont le fléau de la société. Beaucoup d'entre eux languissent et meurent vers l'âge de treize ou quatorze ans. Ceux qui survivent , et qui ne sont retenus que par mesure de précautfon , reçoî-^ Vent leur liberté a seize ans révolus. Ils rentrent alors datrs le sein de la société sani; avoir la moindre ilée de leurs ïiouveauxdé-
Yoirs,' et se précipitent bientôt dans de coupables excès. Il y a trois mois j deux de ces enfans furent relâchésj quinze jours après, on sut qu'ils avaient été conduits h la prison de la Force comme prévenus de vol avec effraction. Ils ont été condamnés aux fers.
Les enfans détenus ont le plaisir de voir M. le duc de Montmorency cinq ou six fois par au. La présence de Phonorable pair est toujours un bienfait.' Le jour de sa visite étant prévu, on rassemble 'a la hâte les vieux sabots; les visages .et les mains sont lavés; on fait racommoder les vètemens et changer le linge. Us paraissent ainsi dans un état assez décent de propreté. M. de Montmorency les voit , cause un moment avec les employés, s'imagine sans doute que chaque jour ressemble k celui de sa visite, et se retire satisfait des progrès de ces pauvres mômes dans le chant grégorien.
Si j^étais administrateur des prisons , je m'y prendrais autrement. J'exigerais d^abord que ces enfaos fussent nourris comme il convient k un âge où la nature a besoin de forces pour son , développement progressif. Pendant cinq jours de la semaine ils ne mangent que du pain : c'est seulement le jeudi et le dimanf[Jie qu'ils reçoivent du bouillon gras et de la viande. Cette . exception serait ma règle gé^iérale. J'y joindrais quelques fruits mûrs
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dam la maison. Il est cruel Se priver entièrement Penfance de ces fruits qu'elle aime avec passion, et qui lui font, je n^en dfHite pas, beaucdup de bien. Je roudrais aussi que mes mômes fussent toujours décemment vêtus, et je leur donnerais des souliers au lieu de sabots; un^ homme ou un enfant, couvert de haillons , est toujours peu disposé à se respecter lui-même.
Au lieu de leur ensei};ner le plain-chant qui est de peu d'usage dans le cours ordinaire de la vie, je ferais disposer un local particulier où j'ouvrirais pour eux une école d'enseignement mutuel. Le travail commun fait naître rémulation , et la régularité des mouvemensy observée dans ces écoles, dispose aux habitudes d'ordre qu'il est si essentiel d'inculquer aux enfans* Le maître que j^aurais choisi serait un homine raisonnable qi^îycleur enseignerait h lire, \l écrire et un peu «d'arithmétique ; les élémens de la religion et surtout la partie morale feraient la base ^e leur instruction. On les entretien*drait rarement de l'enfer qui ne les inquiète guère ; mais on leiur parlerait beaucoup des devoirs qu'impose la société, des avantages attachés k une vie laborieuse , de la consi-, dératÎQn et du bon|içur qui naissent d'une bonne conduite. Je mettrais ces principes en aeiicHi. Ceux qui . s'atitstiendraient de }iver »
de se livrer k la colère, ou k des jettx ^roces , oblicTïdraient des égards et quelques légères faveurs : les autres ne seraient point frappés k eoups de nerf de bœuf; mais ils.
éprouveraient des privations : les incorrigibles seraient sépara des autres ; ils seraient en petit nombre , ou je connais bien mal le cœur humain.
Quand mes enfans seraient parvenus k Page de seize ans, et que la loi réclamerait leur liberté, je me garderais bien de ks abandonner k en:t-mèmes; j'aurais iin fonds en réserve pour les placer suivant leur indostrie et leurs progrès; je les suivrais de Fceil, et je ne serais satisfait que lorsque je les -verrais mener une conduite réglée, et se rendre utiles k euxmêmes et aux autres.
On sent bien que pour adopter et suivre un pareil système il faudrait un autre iocal que Sainte-Pélagie. Un tel étaMissemeï^f ^tH^ gérait peut-être de nouvelles cOnstrnctionf'<9[ et etitratoerait quelques dépenses; aussi moil rêve, cpmtne ceux de Pabbé de Saint* Pierre, ne sera point réalisé : on lèvera k grands frais des statues et des saBes d^opéra , ^e* \eé enfans de Sainte-Pélagie continueront k apprendre le plain-nhant.
J^aî fléjk fait mention des détenus d'uti ôg^ avancé : aucune espérance ne repose plus* sur ^ux^ dis ont vécu et ils mourroiit <fépi*avés/