PLATON. — SOCRATE
r> principes qtri la soutiennent ; tu sëduis la D jeunesse , tu lui apprends k mépriser la rc- » ligîon et les lois du pays ; tu fais des jeu- » ne» Athéniens autant de séditieux qui se- » coiient le joug de Pautoritc , dédaignent les )» instructions des hiérophantes , et yeulent » tout mesurer avec leur raison. Il y a dans » tes doctrines une tendance k bouleverser » Pétat. Sophiste dangereux et subtil , tu flatn tes les passion» de tes disciples ; c'est toi » qui as perdu Alcibiade ; c'est toi qui as fa^ » çonné Critias ^ >c la tyrannie. 11 faut que » tu périsses pour le saïut d'Athènes 5 et que r> ta tnort désarme la colère des dieux. » '
On sait combien il est difficile de se défendre de ces vagues accusations devant des juges passionnés ou corrompus. L'arrêt est médité d'avance, et Minerve eÛe-méme serait dèscentlue du Partbénoti ponr plaider la cause de Socrate qu'il l'aurait perdue. Ce qui m'étonne , et ce qui l'étonna lui-même , ce fut la faible majorité qui vota pour sa coudamnation. Il déclare qu'il était loin de s'y attendre, «car, b ce qu'il paraît, dit-il, il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse ah-* sous. » Cette circonstance «st importante ; elle prouve que les ennemis de Socrate ne purent alléguer contre lui aucun fait positif, et quils
* Crilias , l'un des trente oligarques , avait été au sombre des auditeurs de Socrate.
se trouvèrent réduits h la riolence des déclamations. Je parierais bien qu'ils firent subir k ses discours les tortures les plus exquises de Pinterprétatioii { qu'ils lui prêtèrent (les inten* tions qu'il n'avait pas ; qu'ils le représentèrent comme un factieux en état de conspiration permanente contre la républiqTie* S'ils avaient pu dëmonirer avec clarté qu'il était un mauvais citoyen , un ennemi des lo», il n'est pas i présumer que sur cinq cent cinquante-six juges deux cent soixante et quinze eussent opiné en sa faveur. Je ne serais pas éloigné de .penser , et je crois que M. Cousin est k peu près du même avis , qu'il existait deux partis dans Athènes k l'époque où Socrafe mourut , et qu'il était du parti de l'opposition ; ou bien , ee qui revient au même , que Mélitus , Anytus et Lycou fe firent passer pour un frondeur. Dans cette hypothèse tout s'explique facilement^ Plus d'une ei&périence a prouvé qu'il est inutile de rai* sonner avec des hommes possédés du démon dte parti. Alors les dénominations font tout. On ne demande plus d'un homme accusé s'il est en efiet coupable , si la dénonciation portée contre lui n^^est pas sortie d'wne source fangeuse 9 si elle n'est pas le produit de la haine et de l'envie ; on s'enquiert seulement k quel parti il appartient» Voulez- vous le perdre, dites qu'il est du parti opposé k la faction qui domine ^ et soyez sik qu'il sera \ufi sasâ être
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entendu, OU du moins sans être écouté. Cela se passait ainsi du temps de Socrate.
J'ai envie de faire une querelle k M. Cousin, et de discuter un moment avec lui. C'est un amusement qu'on peut se permettre en* prison, et qui, je l'espère au moius,ne5era pas considéré comme sëdilieux'. M. Cousin nous dit : « C'est l'esprit du temps et non pas Any» tiis ni l'aréopage qui a mis en cause et condamné Socrate. » Voilk une proposition qu'il me paraît très-important d'éclaircir.
Lorsque Socrate fut traduit devant l'aréopage , il y avait quarante ans^ que ce philosophe faisait profession d'instruire la jeunesse athénienne. Il «e tenait point école, il ne se cachait point dans les ténéhres pour répandre ses doctrines. Ses leçons étaient publiques, si l'on peut appeler leçons des entretiens familiers où il recommandait la pratique de toutes les vertus , l'ohéissance aux lois , le respect de soi-même, l'amour de la patrie ; oi^, pour me servir des paroles énergiques de Cicéron, il faisait descendre la philosophie du ciel sur la terre , la plaçait dans le§ villes , lui ouvrait l'entrée des maisons particulières , l'introduisant ainsi d^ns les habitudes ordinaires de la via pour la^ régler suivant les lois de la sagesse. ^
Dans le temps même que Socrate remplis-^ sait cette importante mission , les premiers
* CiG. t Tusc, tjfuœst,^ \iy* SiO* lo»
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coups furent portés aux croyances populaires; les divinités mythologiques furent immolées sur la scène par l'audace des poètes , et il se fit une révolution dans les idées : des actes . publics nous l'attestent , et je n'en veux d'autre preuve que la mutilation des statues de Mercure 9 attribuée k de jeunes étourdis inspirés par Alcibiade. Cçtte action inouïe ne pouvait avoir lieu qu'k une époque où la raison s'élevait sur les débris des vieilles doctrines ^ et oii il s'était fait un changement notable dans les opinions. Nul doute que So»
crate n'ait contribué pour sa part k ce mouvement des esprits* Il ne se déclarait point contre les dieux publiquement reconnus et ho* norés ; mais en séparant y comme dans l*Euthyphron, le sentiment moral, des formes religieuses et accidentelles qui en altéraient la pureté, il rendait k la raison toute son indépendance , et affranchissait la pensée du despotisme de l'autorité*
On se ferait difficilement une idée du nombre de ses disciples et de Tardeur avec laquelle les jeunes Athéniens accouraient k ses leçons. Je ne parlerai ni de l'aventure de Xénophou^ ni de celle d'Aristippe; ce que Plutarque et Aulu-Gelle racontent d'Euclide le Mégarîeui prouve suffisamment jusqu'oii allait là passion des disdples de Socrate pour profiter de ses instructions. Athènes et Mégare étaient alors
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en guerre; ranimosité réciproque était' si violente qu'on faisait prêter serment aux généraux athéniens de ravager le territoire de Mégare deux fois Tannée, et qu'il était interdit aux Mégariens y sous peine de la rie , de mettre le pied dans FAttique. Cette défense ne put arrêter Euclide* Il sortait de la ville sur le soir en habit de femme , la tète couverte d'un voile , et se rendait la nuit au logis de Socrate. Il y restait jusqu'à la pointe du jour j et retournait chez lui soiis le même déguise-^ ment*
Telle était l'influence de Socrate qu'Aristophane, qui ne cherchait que d'illustres victimes , entreprit de l'immoler sur la scène, et composa contre lui la comédie des Nuées', C'est à cet événement que Socrate fait allusion dans son apologie , lorsqu'au nombre de ses premiers délateurs il parle d'un certain faiseur de pièces de théâtre. Il faut avouer qu'il n'y a pire engeance sur la terre que ces écrivains, travaillés de l'envie de nuire, et presque toujours par les plus vils motifs* Socrate était l'admirateur d'Euripide ; il aimait les tragédies de ce poète, oii se trouvent d'excellens principes de morale. Aristophane haïssait Euripide de cette haine inextinguible que font naître trop souvent les rivalités de réputation et de succès. C'était Euripide qu'il voulait aussi blesser en attaquant son ami : plus cet
ami avait d^ascenddnt sur Popinion, plus il importait de l'affaiblir. C^est ainsi qu'on déshonore la noble profession des lettres.
Dans la comédie d'Aristophane , Socrate est représenté comme un ennemi des dieux ; comme un homme gonflé* d'orgueil, plein d'estime pour lui-même, et de mépris pour les antres. Si Tesprit du temps dont parle M. Cousin eût été si hostile envers Socrate , il se fût alors soulevé contre lui. Mais l'existence de Socrate ne fut point troublée ; on dit même qu'il assista k la première repi^ésentation des Nuées , sans s'émou-» voir et sans marquer le moindre déplaisir. Quelques étrangers voulant savoir qui était ce Socrate dont le nom revenait si souvent dans la pièce , il se leva de sa place y et se montra aux curieux tant que l'action dura. Quelques amis s'éton-. naient de son sang -froid et de sa patience.
« Que votilez-vous? répondit Socrate, j'imagine que j'assiste a un grand repas où les convives se plaisent 'a s'égayer à mes dépens } je ne veux pas troubler la joie du banquet ; il faut savoir entendre raillerie. »
II' est donc évident qu'on regardait alors comme des traits comiques ces reproches d'incrédulité et de mépris pour les dieux adressés \k Socrate; ii fallait nécessairement que les idées eussent beaucoup changé a cet égard, etj| si l'on vent bien obsei'ver que tingt années s'écoulèrent entre l'apparition des Nuées et le procès
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du philosophe, on concevra sans peine tons les progrès de l'opinion , dans ce long espace de temps j chez un peuple aussi spirituel que les Athéniens.
Je regarde donc comme une xhose certaine que l'esprit général de Pépoque favorisait So~ crate , et je serais glorieux de ma petite érudition , si M. Cousin revenait a mon avis* Reste une difficulté que j'ai prévue , et dont il sera facile de délivrer mon système.
On me dira sans doute : Si l'esprit du temps protégeait Socrate , commeut se fait-^il qu il ait été condamné a mort ?
Je crois que je résoudrai cette question d'une manière très-satisfaisante pour un lecteur raisonnable. Un changement de doctrines, surtout lorsque des intérêts matériels sont liés a ces mêmes doctrijies, ne se fait pas tout d'un coup. Les germes des opinions nouvelles sont d'abord jetés dans les esprits; ils ne deviennent féconds tt ne se développent que par degrés ; ils passent avec lenteur d'une intelligence k Tautre, et il leur faut un temps considérable pour devenir des idées fixes et générales. Pendant toute cette époque , leur végétation intellectuelle n'éprouve aucun obstacle; on médite, on disserte , on fouille les principes , et Ton en fait sortir toutes leurs conséquences sans alarmer personne. LMnstant critique est celui où l'on veut en faire l'application. C'est alors que tous les intérêts
attachés aux vieilles doctrines se mettent en révolte et font résistance. Alors la lutte s'engage ; le résultat définitif n'est pas douteux ; mais le combat est opiniâtre, et même quelquefois assez long.
Pense-t-on que les congrégations sacerdotales d'Athènes fussent charmées de voir dimi* nuer leur considération , et surtout la quantité de victimes grasses dont la partie la plus succu-^ lente était destinée aux dieux , c*est-k-dire aux prêtres? Cette foule nombreuse qui vivait dévotement k l'ombre des autels de Minerve etde Jupiter , et dont la croyance était un intérêt personnel) devait fadlenftnt accueillir toutes les calomnies dirigées contre un . philosophe qu'on déclarait hostile envers les dieux , ou même indifférent k leur culte; car dans des temps pareils , l'indifférence en matière de religion est un crime irrémissible. U faut croire ou avoir l'air de croire , si l'on veut vivre en repos» C'est ce qu'il y a de mieux k faire pour un homme qui se sent quelque répugnance pour la ciguë.
Les doctrines mythologiques étaient donc décréditées dans Athènes, mais elles faisaient partie intégrante de la constitution de l'état. Les pompes du culte étaient tout k la fois religieuses, politiques et civiles. Les honmies en pouvoir , les orateurs y les magistrats ennemis de toute réforme , et armés de la force des lois, se débattaient
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contre l'esprit du temps y et il suffisait de parler k leurs passions ou b leur intérêt pour ea obtenir d'injustes condamnations.
Ce fut donc l'esprit des vieux temps qui tua Socrate, et non les nouvelles opinions. On savait qu'il mourrait innocent, ses juges le savaient eux-mêmes ; mais ils étaient sous la domination d'un parti. Socrate ne s^y trompa point, il n^ignorait pas sa destinée ; il avait même pensé k garder le silence devant l'aréopage ; et il déclara qu'il ne se défendait que pour obéir h, la loi.
Tel est l'effet de l'injustice et des proscrip- -tions qu'elles donnent plffs de force aux doctrines qu'on veut anéantir. La mort de So* crate,' loin de nuire ii la philosophie, servit k la rendre encore plus populaire. Libanius nous dit qu* Athènes fut plongée dans le deuiL Bientôt, et ceci est une preuve sans réph'que de mon opinion sur les vraies causes dé ce grand crime du fanatisme, bientôt on demanda comptç aux accusateurs du sang innocent qu'ils avaient fait répandre. Mélitus fut condamné k mort , les autres furent envoyés en exil. Plutàrque observe que les ennemis connus de Socrate inspiraient une telle horreur k leurs concitoyens^ qu'on ne voulait ni leur donner de feu, ni répondre k leurs questions, ni se trouver avec eux aux bains. La plupart s'arrachèrent la vie dans les convulsions du dé-
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sespoin ^ S^il faut en croire Diodore, et je nev<Ms aucune raison de repousser son témoignage y les Athéniens firent élever K Socrate une statue de bronze, de la main de Lysippe- Ils lui dédièrent , comihe a un demidieu, un édifice qu'ils nommaient dans leur langue Socratéion ; c^est-k-dire chapelle de Socrafe. Voilk des faits qui me semblent prou- .ver contre M. Cousin que ce fut la passion , ,1a. haine, les calomnies du parti fanatique d'Athènes qui condamnèrent Socrate, et non l'esprit du temps.
L'apologie de Socrate , recueillie par Platon , son disciple Uen-aimé , est un admirable chefd'œuvre. Cicéron ne pouvait s'empèchet de verser des larmes en la lisant, et il est vrai «que ^e ne connais rien dans Tantiquité de plus ;DobIe k la fois et de plus pathétique. Qu'on se figure un vieillard de soixante-dix ans, d'une vie sans tache , qui avait remporté le prix de 4a valeur ii la bataille de Délium j et' n'avait {^our ainsi dire respiré que pour le bonheur -des hommes ; point orgueilleux , point farouche, du naturel le plus doux, du caractère le plus gai , aimant h cultiver les Muses , ne * rougissant même pas dans sa vieillesse d'apprendre k jouer de la lyre ^^. Cet homme plein
* Plut. , de Inuidid et Odio.
** Socrates, jam senex , instituifyrd non erubescebai, QuiiTTiL. , lib. ï , cap. xo.