SOUVENIRS DE PRISON
. . . Fors«n et hac oUth mêminisse/utrakil' »
Xl est bien digne de remarque que l'histoire ramène sous des noms difierens un événement tout-îi-fait semblable k deux siècles de distance, et il est honorable pour les femmes que cet événement soit un trait d'héroïsme conjugal. Voici comment une ancienne chronique rend compte du dévouement de la femme de Grotius«
« Le très -illustre Grotius fut tiré de geÂle et )) souffrance par le conseil et industrie de Marie )) de Regelsberg , sa femme légitime. Elle avait »• fait cette remarque k propos d'un grand cof- )> (re rempli de livres et linge, lequel allait et » revenait de Louvestein k Gorcum, et de Gor- !>• cum a Louvestein , que les geAliers avaient » perdu la constance de l'ouvrir ,, visiter et » fouiller' ainsi qu'ils faisaient d'abord. Sur » quoi elle conçut le dessein de faire entrer » son mari dans ladite malle , après l'avoir
UB PRISON.' l5l
» bien dextremént forée et percée de" trou» ' »' faits au villebrequin pour qu'il pût mettre )> de ce côté sa tête et respirer Fâir du dehors.
)> Grotius donna les mains a cette fourbe y » se mit dans le coffre, et fut porté sans em^ »' barras aucun k Gorcum , chez un sien ami » qui le garda et recela bien quelque temps , )) puis il alla k Anvers et passa aisément par- » tout , une règle de menuisier k la main et » portant le costume de sou état;
» Cependant la femme prétendait que son » mari était bien malade et qu'elle le soignait » elle-même dans sa prison, et soutint ainsi » cette comédie jusqu'à ce qu'il n'y eât plus »• moyen de le recouvrer. Alors se mît k dire » aux gardes , se moquant d^eux et les nar- » guant ; Oui^'dà y tes' oiseaux ne sont plus> » dans la cagel Grande rumeur parmi les jù- » ges qui d'abord voulurent procéder crimi- )) nellement contre elle ; voire même plusieurs )> opinèrent k la tenir en prison perpétuelle- 'ik ment en place de son mari ; mais par la plu* » ralité des voix , cette belle héroïne fut ac— » quittée et louée de tout le monder »^
Ne croit-on pas lire l'histoire de madame * de Lavalette? Avec moin» d^intérêt cependant; car il ne s'agissait pour.Grotrus que d'abréger le temps dé sa prison; et Péchafaud de'- M. de Lav^âlette était dressé. Si le fond dé ces dçux aventures est le même, combien lessui/^
l5^ SOUYEHIRS :
tes en furent différentes ! La fMiime de Grotlus trouva dans la liberté quelle avait rendue & . son ëpoux le boobeur et la gloire du restede sa TÎe. Quand madame de Lavalcttc revit son ëpoux , Feffort de son courage avait brisé sa raison ^ et sa pensée absente ne lui leissait pas même la consolation de reconnaître Tobjet de son héroïque dëvonemcot.
Une partie de rbistoire de l'Europe est ensevelie dans ses prisons : c^est un ouvrage qui manque ^ et qui serait d'un intérêt extrême.
Les règnes de Louis XŒ, de Louis XFV et de Louis XV , se trouveraient presque tout entiers dans les Annales de la Bastille*
Henri IV se contenta d y faire m^tre le trésor puUic.En 1790 on tirouva dans un des cacbots^ de la BastUIe un exemplaire compkt de VEncyclopédkj qu'on y avait enfermé vi»gtHeinq ans aupatavant.
Le duc de Guise, devenu maître de Paris en i58&, s'empara de la Bastille , et nomma Bussy -le -Clerc gouverneur de cette prison d'état : ce Bussy , procureur au parlement , conduisit luft-m^e il la Bastille tons les membres de cette illustre compagnie, laquelle refusait de délier les Français, en êivenr de Guise , de leut serm^t d'obéissance ^Henri ill. Présidens et conseillers en robe rouge, rédnilsk la demi^pistele , furent mis au pain et k Veau ; une semaine de ce r^ime épuisa leur constance et kur fidélifé*
DE PRISON. l3?:
On sait qm^il existait k Bîcètre 9 avaiU la ré* * vohitioiiy quatre cachots noirs, infects, humi-^ : des , de six pieds de \xm§y snr quatre de large f i véritables foyers de mort où Pair entrait avec tant de peine ^ par des ouvertures obliques, que la flainme des torches s^'éteigaait faute d^alimeut; soixante livres de chaînes pesaient suri les malheureux que Fon descendait vivans dans ces tombeaux. A son avènement au ministère ^ M. Necker fit mettre en liberté le seul condamné qui eut survécu deux ans k cet affreux supplice : le ministre était présent à la sortie de ce prî- > sonnier» Remonté k la sarface de la terre, cet • infortuné chancelait i chaque pas , comme un homme pris de vio ; un mot du ministre témoigna qu^il s'y trompait : « Hélas! monsieur , lui' dit l'infortuné , il y a deux ans que je n'ai bu que de Peau fétide ; c'est l'air pur qui m'enivre* »
Le pacifique cardinal de Fieury , dans la seule affaire de la Bulle , « signé trente mille lettres de cachet.
Combien' de pères déshonorés après une vie infâme se sont portés accusateurs de leurs fils pour qucltjue désordre de jeunesse , et ont^ obtenu <;ontre eux des lettres de eathet! Gora-' bien de femmes impudiques se sont débarrassées ' de leurs maris pai^ les mêmes moyens! Mr de Saint-Florentin a eu pendant quînee ans le mo nopoledes lettres de cadiet.
Bacon , qui àurut pu se donner pouv esem^^
l34 SOUVEKllLA DE PRISOK.
plè y aisure qu'il n'y a point de fortune possible sans persécution : il faut ^ disaient les Romains , manger le serpent pour devenir dragon ( Serpens nisi serpentem comederit non fit draco ); et cependant combien d'exceptions k cette règle ! Que de persécutions n ont eu pour suite que leurs prières peines ! '
Je ne sais k quel prisonnier de Sainte-Pélagie on doit cette maxime que )'ai trouvée inscrite sur un des murs du corridor Rouge. .
— Pour que je connaisse un homme 9 éondamnez-le h un mois de prison s'ii est heureux f et k un mois de prospérité s'il est panvrë.^
— Je voudrais qu'au même instant on pût connaître ce qui se passe dans lé cœur des hommes qui habitent deux sortes dV'difices , les palais et les prisons : on verrait de quel côté se trouveraient la bassesse dans l'orgueil , l'ambition dans l'oisiveté; le désir le plus immodéré de s'enrichir sans travail ; l'aversion la plus pro* fonde pour la vérité; la flatterie, la trahison 9. le mépris des devoirs de citoyen y la haine de la vertu , l'amour du vice , le ridicule versé sur tout ce qui est bon, juste, honnête. — j<Dans les palais,» répond Montesquieu, k qui jeni* prunte ces lignes. Il ajoute: « C'est Ik , dans tous lesJweux, et dans tous les temps, le caractère, deshabjtans de palais.» Tout président k mortier qu'il était, ce. Montesquieu, il faut en convenir , était un bien grand philosophe. ' E. J^
LA DERNIÈRE SEMAINE* l3&
N* XXX. — 19 mai i825.