LA DERNIERE SEMAINE
La coatoœe maîtrise nos imes , nol créances , nos jugemens , d'une très - injuste et tyrannique auto- , rite.
Charron , De la Sagesse, liv> II, cbap. 8.
i^B mois de ma détention e&t snr le point d'ex* pirer; demain je verrai s'ëclaircir le front soucieux du gardien de Sainte-Pélagie ; il m'ouvrira cette porte massive que sa main docile avait fermée sur moi. Demain je me séparerai des compagnons de captivité dont j'ai partagé le sort , et dont j'emporterai le souvenir* Souvent , lorsque je respirerai un air pur y lorsqu'il m'arrivera de parcourir les rian s. coteaux de la Marne , ma pensée reviendra dans ce séjour de mélancolie y dans cette obscure enceinte où des hommes estimables , victimes de nos divisions politiques ^ attendent Fépoque de leur liberté* Puisse le temps passer légèrement sur eux! Puissent-ils recevoir les consolàtiblis de l'amitié , et puiser un nouveau coa^
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rage dans Fcspërance d'un incaiciir arcnii' t
Pourquoi Phomme n'éprouverait - il pas les mêmes sentimens lorsque , parvenu au déclin de Page j son âme est sur le point d'échapper k sa prison terrestre ? Il plaindrait les parens., les amis qu'il laisserait derrière lui , et qui y au milieu des joies trompeuses et des peines réelles de la vie , auraient encore k subir quelques années de captivité. Croyons que dans ce moment Pâme humaine 9 o&'nait et vit la pensée, jouit enfin de sa liberté ; que la mort , comme un geôlier complaisant, lui ouvre l'entrée de ce monde invisible , dont les esprits , dégagés des formes matérielles 9 peuplent Pimmensité. Ainsi s'évanouiraient' les fantômes qbi k cette heure suprême poursuivent notre faiblesse. Nous nous séparerions de nos amis comme un prisonnier , sur le point d'être libre > prend congé des captifs dont la délivrance n'est pas éloignée , et qu'il a l'espoir de retrouver un jour. Il n'y aurait ni amertume dans les larmes | ni désespoir dans le cœur.
Il n'y a dans la prison , comme dam la vie ^ qné deux grandes époques : l'entrée et la sortie. Les premiers jours de Puiie, comme lespre* mières années de Pautre j paraissent intermina* blés ; mais lorsque vous êtes arrives à un certarin période , ils se précipitent avec une vitesse exirème. La dernière seinaine de la prison , comme la denâire saison dé la vie, s'écoule
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jiaptdement et ne laisse dans la mémoire que des traces fugitives. Alors on ne compte pas plus les jours que le vieillard ne compte les années. Je voudrais qu^on m'eipliquât clairement ce phénomène. •
Si les hommes regrettent la vie , c'est qu'ils ont contracte des habitudes invétérées qu^on a bien définies en les appelant «ne seconde nature. Le temps serre les liens qui nous attachent k nolis-mèmes } plus l'imagination perd de sa force et l'esprit de ses ressorts , plus l'eiistence pu-** rement animale acquiert d'ascendant. Delà vient que dans la jeunesse , la mort inspire moins d'effroi que dans l'état même de caducité ; la vieillesse chérit et ménage la vie comme un avare le trésor où son coeur est placé. Le jeune homme y. fier y ardent^ généreux , risque avec enthousiasme son existence pour son pays, pour la gloire y pour l'amour : mais combien ne voiton pas de vieillards vivre uniquement pour eux-mêmes ! Il n'y a plus d'expansion dans leurs sentimens ; ils voient tomber h côté d'eux avec une glaciale indifférence leurs anciens amis y et jttsqu'U leurs propres enfans. Il n'y a de sé^ paration pénible pour la décrépitude que celle qui Tairache de cette terre y où elle semble avoir pris racine* C'est un mot profond que ce« lui que Molière a mis dans la bouche de son vieil avare : « 11 faudra vous assommer y lui dit Frosine; vous mettrez en terre et vos enfans et
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les enfansdeVos énfens. » — «^Tânt tnieutt^ rëpond Harpagon. »
On a fait des observations dn même genre sur des captife, qui ^ après avoir passé un temps considérable dans leur prison, ne voulaient plus /en sortir. J'ai souvent entoidu raconter par un de mes amis l'histoire d'un homme qui y pendant cinquante ans^ avait été renfermé dans la forteresse de Pierre- Encise, près de Lyon. L'ordre arrive enfin de le rendre a la liberté ; mais cet homme s'était fait k sa prison ; il avaât pris des habitudes qu'il lui aurait été pénible de rompre j il redoutait d'entrer dans un inonde inconnu j où il ne retrouverait aucune connais-* aance ^ aucun ami, et où il serait forcé de donner un nouveau cours a- ses idées. Cette perspective le rendait malheureux. Toute réflexion faite , il refusa la liberté ^ et supplia qu'on lui pfsrmit de rester k Pierre-Encise. Cette faveur lui fut accordée : il aimait la prison comme un vieillard aime la vie*
Je ne suis pas encore assez familiarisé avec la captivité pour éprouver un pareil sentiment ; je ne regretterai point Sainte-Pélagie. J'éviterai même d'y rentrer , si cela est possible pour un écrivain libéral dans le temps où nous sommes* Mais l'on me dira : « Qui- vous force d'écrire ? qui vous oblige d'imprimer vos pensées ? Vous connaissez le péril , et vous y courez ! Quelle est donc cette n[ianie qui voiis met sans cesse la
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plumç fa la main 9 qui vous expose ^ux coinmeataires du parquet et aux traits malins de la critique? » — ^^Je répondrai tout simplement que c'est l'habitude ; je ne connais pas de meilleure raison. J'ai pris Thabitude de penser et de pur blier mes pensées bonnes ou mauvaises. Je les donne pour ce qu'elles valent 5 je profite des conseils lorsqu'ils viennent d'une critique raisonnable et impartiale ; je fais peu d'attention k l'injustice et à la malignité. D'ailleurs ne m'a* t-on pas dit que j'étais libre de publier mes opinions? J'entends bien que celte liberté n'est pas de la licencia ; aus^i je respeqte tout ce qui est respectable j mais j*use ensuite pleinement de mon droit légal* Quand j'ai dans la tète une pensée que je crois^ utile ^ elle me tourmente jusqu'k ce qu'elle en soit sortie et qu^elle ait vu le jour. Que puis-je faire a cela ?
Cette habitude insurmontable m'a suivi h Sainte^Pélagie, et je n'en suis pas fâché ; elle a rempli quelques momens qui auraient pesé sur moi; elle m'a fait oublier une situation dont la nouveauté 9 ce qui est assez rare, n'a point de charmes. Il faut une occupation dans la solitude y la mienne est d'écrire. Je suis placé entre deux sous-officiers d'un caractère fort aimable. Ils se sont aussi donné une tâche , et se plaisent k élever des serins. Je les ai vus avec intérêt soigner leurs couvées et nourrir leurs petits oiseaux avec soUicitudet — « Voilà} mç
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dircz-voiff , une occupation bien frivole. » -j- « Vous vous trompez; elle fixe les idées, et c'est beaucoup dans la captivité : pour moi, je |te changerais pas ces douces occupations pour celles d^un procureur général. »
Que me parlez-vous de soins împortans dans la vie ? L'orgueil de l'homme grossit tout k ses yeux 5 et cependant Salomon a eu raison de dire que tout est vanité. « Je veux être immortel, me dit ce poète qui compose laborieusement un madrigal, ou qui se tourmente sur un poème épique. » — ^ « Eh , mon ami , fais des vers ou de la prose si cela t'amuse, mais laisse là ton immortalité ! Crois-» tu qu'il soit- bien sûr qu'Homère lui-même soit immortel? As tu pensé aux grandes catastrophes qui menacent continuellement notre pauvre petit globe, aux invasions de la barbarie , k l'irruption de l'ignorance ? Crois-tu que la race des Omar soit éteinte ? Qui t'a dit qne dans vingt on trente mille ans d'ici il serait question de ce qui nous semble aujoiurdTiui si précieux, qu'on trouverait sur la terre des bibliothèques y des athénées et des professeurs de latin ou de grec ? Si quelques livres surnagent dans le naufrage universel, peut-on savoir ceux que le hasard épargnera ? C'est peut-être un ouvrage inconnu, même aux bibliomanés, qui charmera nos arrière-petits-neveux. Tu vois cet enfant qui effeuille des roses , il est plus sage que toi. »
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Les découvertes des voyageurs modernes nous ont appris que les vestiges d^une civilisation oubliée existaient en Egypte , que l'intelligence humaine s'arrêtait devant celtfe langue des hiéroglyphes sans cesse interrogée, et qui reste muette oouune^e marbre oii elle est gravée. Ce qui est arrivé une fois ne peutil pas*, arriver encore? Nul doute que dans ces temps privés de souvenirs, il n'existât dès hommes avides de gloire et d'immortalité; ils ont pensé, ils ont écrit, ils se sont légués a un avenir qui ne les connaît pas, qui jamais ne les connaitira* Soyons donc moins fiers de nos occupations : tâchons de les ren^ dre utiles et agréables, et laissons le reste k la fortune.
Je voudrais fondre l'amour de la gloire dans celui de la vertu. L'humanité y gagnerait ; car, il faut bien en convenir, ce. que BOUS nommons stupidement la gloire coûte aux nations beaucoup plus qu'elle ne vaut.
Je le. dis k regret^ car je ne suis pas encore tout-h-fait guéri de ce sot préjugé, qui nous lait voir de la gloire dans le gain d'une ba« taille ou la justice est souvent du côté des yaiacQSvJe sens que j'ai toit; mais que les progrès de la raison sont lents et difficiles ! une seule idée fausse peut être le fléau des sociétés*'
Si l'homme avait une ûose stiffisante de bon
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sens y il n'attacherait la gloire qu'a clés actes éclatans d'bumanité^ de justice j qu'aux œuvres de génie empreintes d'une bonne morale* J'accorderais volontiers de la gloire aux rois qui épargneraient le sang de leurs peuples , aux guerriers qui ne combattraient que pour la défense de leurs foyers , aux magistrats qui tiendraient dans un parfait équilibre la balance delà justice, aux savans qui feraient une découverte utile , aux écrivains, aux poètes dont les nobles inspirations feraient aimer la patrie, la vertu, la liberté; je souhaiterais même que cette gloire fût immortelle pour le bonheur des hommes. Mais ces vœux ne chan* geront rien au cours des choses; notre civilisation est entrée dans un fausse route , elle y restera.
Je voudrais, en attendant mieux, qu'on s'occupât des êtres que la loi exile pour un temps de la société ; je voudrais qu'on se souvînt un peu que ces captifs sont des hommes, et que toute rigueur inutile exercée contre eux est un outrage k l'humanité. Qu'ils subissent leur peine , rien de mieux ; mai& s'ils ne peuvent se procurer les objets de première nécessité, que la société y pourvoie! Que le caprice d'un homme, quel qu'il soit, n'aggrave point leur peine ; qu'on ne renferme point deux prisonniers dans un local déjk assez étroit pour nu seul j qu'on Sépare l'homme
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honnête ile Phomnie vil; que la -haine, la vengeance, s'arrêtent du moins a la porte des cachots! Voilk des vœux désintéressés, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit; mais j'ai souffert des souffrances des autres • Si ces vœux étaient exaucés, je me rappellerais avec plaisir mon passage a Sainte-Pélagie; mais il est temps de finir ; ma dernière semaine de prison est expirée. *
léi NOTRE SORTIE
N" XXXI. — 20 mai iBaS.
TRENTE-UNIÈME œNSOLATION.
XOTRE 80&TI& UE SAISTB- PÉLAGIE.
Vt homines et tempora sunt, ita morem geras^. Ç- Plaute.
(Il faut prendre le temps elles hommes comme Us Viennent. )
Ci'est la troisième fois que l'on me met en prison ; la première, j'y fus envoyé par Pordre d'un comité révolutionnaire; la seconde^ par un arrêté du directoire, et je m'y trouve aujourd'hui par un arrêt de cour royale , et toujours pour le même motif. Cette singularité pourrait me fournir le texte d'une consolation bien piquante y mais je n'ai que quelques heures k passer k Sainte>Pélagie, et je veux les employer k fixer quelques-uns de mes souvenirs de prisonnier.
La première chose que je remarque , en généralisant pour moi cette idée , c'est Tinfluence de l'âge sur cette même situation de ma vie.
J'ai passé cinq mois en prison au temps de la terreur y la liberté ne pouvait s'offrir a mes yeux que sous les traits de la mort \ mais
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j'avais vîngt-'cleux ans, et \e ne sais par quel prestige d'une imagination de cet âge, j'embellisais jusqu'k ce moment terrible. Quelques fragmens épars d'un écrit commence dans ma prison d'Arras me rappellent qu'une seule pensée occupait alors mon esprit, celle d^at- , tacher k ma mort une sorte d'éclat qui préservât ma mémoire d'un^entier oubli : j'ai trop de raison et trop d'amour*- propre aujourd'hui pour entretenir mes lecteurs des projets que me suggéra cette monomanie.
Mon incarcération k Lille ', après le 1 3 vendémiaire y me trouva moins résigné k Tinjustice des hommes ; mais j'en avais sous les yeux une victime trop courageuse pour ne pas m 'armer d'un si noble exemple contre la persécution.
M. le duc de Choiseul était alors mon voisin de cachot : citer son nom, c'est proclamer le^ .«^ triomphe d'une âme forte et généreuse dans Pune et l'autre fortune;
Chargé de plus d'un demî-sîecle je me re- /\
trouve encore sous les verrous ; mais , éclairé cette fois par l'expérience et par l'habitude de réfléchir, je m'aperçois que mon caractère, sans cesser d'être décisif, est devenu plus indulgent : où je voyais des causes personnelles de haine je ne trouve plus que des raisons générales de mépris : je suis fatigué d'indignation.
Cette situation d'esprit n'a pas peu con^
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tribué 11 me faire supporter patiemment mon séjour a -Saiiite-Pélagie , où je veux coiDsigner en quelques lignes notre manière de vivre.
Nous nous levons, comme M. le baron de la Dandinière, avec le soleil; il m^est arrivé plusieurs fois d être plus matinal que lui y et d'être surpris la plume 'k la main par le bruit de mes verrous qui s'ouvraient, a cinq heures, oomme ceux des autres prisonniers.
Notre toilette achevée (on n'en fait qu'une en prison), nous descendons au jardin oii nous sommes bientôt joints par quelques compagnons d'infortune de notre choix , dont l'entretien contribue plus efficacement encore que le cigare k nous faire passer agréablement une heiu'e pendant laquelle un garçon de corridor fait notre chambre. Après un déjeuner frugal , dont le thé et le beurre font tous les frais, nous nous mettons au travail^ chacun de notre côté , jusqu'k l'heure de nos visites. Cette partie de la journée, U laquelle nous avons du les momens les plus doux que nous ayons passés dans notre |)rison , nous a fourni quelques consolations épisodiques dont nous avons eu soin d'enrichir notre ouvrage.
Nous dînons .tête-a-tête , et soit que la prison aiguise Tappétit , soit que nous jugions des mets qu on nous sert, par comparaison avec le pain bis et la soupe maigre que l'ad-
^^E SAINTE - PËLAGIB. itj .
ministration des prisons accorde 'a ses plus, pauvres commensaux, toujours est-il que cha- CUQ de nos repas nous a fourni l'occasion de faire l'éloge de la cuisine de notre traiteur ^ IVL Lenfant, qui vaut, k tout prendre , beaucoup mieux que sa réputation. Ce que nous en disons n'est pourtant pas avec l'intention de le mettre en vogue , car nous désirons sincèrement qu il perde toutes ses pratiques du corridor Rouge.
A l'issue de notre dîner , qui n'est guère plus long que ne l'était 9 il y a dix ans, celui des Tuileries, nous allons faire quelques tours de jardin et assister aux parties de volant et de petits palets qui rompent l'uniformité die la
promenade.
L'apparition d'un nouveau prisonnier est uii
sujet d'entretien et de distraction qui se renouvelle plus souvent que ne Iç voudraient ceux mêmes qui en jouissent. Pendant notre séjour ici notre curiosité compatissante a eu pendant plusieurs jours l'occasion de s'exercer sur un jeune homme de vingt-trois ans, d'une beauté remarquable entre les plus beaux hommes de France , dont l'extérieur élégant et les manières distinguées annoncent la classe de la société k laquelle il appartient. Il n'a jamais paru dans le jardin qu^accompagné d'un gardien qui avait Tordre d'empêcher qu'il ne parlât k aucun prisonnier. Si ce jeune homme a quelque reproche 3 7..
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grave ^ se faire , Part de Lavater est dëcidëment en défaut, car jamais figure humaine n'a été plus fortement empreinte des caractères auxquels ce grand physiognoiponiste attache Fhonneur , la probité, la noblesse de Tâme et la bonté du cœur.
Quelque plaisir que nous trouvions dans cette promenade de l'après-diner ^ nous avons hâte de remonter dans ma cellule; la table d'échecs est dressée. Sans ce maudit jeu je pourrais me vanter de n^avoir pas eu un moment d'humeur à Sainte-Pélagie ; mais du àioins je puis justifier ceux qu'il m'a causés j je suis incontestablement , ou du moins je me crois plus fort que mon adversaire , et cependant il m'a gagné asse2& régulièrement deux parties sur trois* Je lui ai prouvé que c'était k mes distractions qu'il était redevable de l'avantage qu'il avait pris sur moi; mais il me soutient qu'k ce jeu l'attention fait une partie du talent ; je n'ai pas grand'chose à répondre; c'est peut-être pour cela que je me fâche contre moi-même et contre le gardien qui vient très-poliment nous séparer le soir k neuf heures, et nous enfermer séparément dans nos loges comme des bêtes féroces^
Resté seul , apràs 3voîr examiné, quelque temps le maudit. mat dont je suis eçcore tout étourdi , je finis toujours ma journée par mç demander comment \\ se fait que je sois en prison , et cette réflexion me ramène sans cesse k la pensée de juger mes juges, ou du moins de
DE SAINTE - PÉLAGIE, lég
les forcer ^ comparaitre avec moi au tribunal de ropbion pour y rendre compté de leur vie publique* Cette petite biographie spéciale devait naturellement trouver ici sa place* Je l'avais mise au nombre de mes consolations; mais comme je ne veux ni louer ni blâmer sans preuves , comme jç ne veux mettre ni mes préjugés y ni mes intérêts y ni ma reconnaissance y ni mon ressentiment k la place de la vérité, je dois attendre, pour publier séparément ce petit ouvrage , que j'aie mis en. ordre ^ et scrupuleusement' vérifié les renseignemens que j'ai recueillis dans*cette audience solennelle oii je prétends m'arroger4fis fQpcti,ons d'avocat général, ou , comme on disait plus franchement autrefois , d'accusateur public. J'exposerai àia. conduite et mes principes avec la même impartialité, avec la même franchise dont je ferai preuve envers les autres ; car je pense avec
Molière :
ic Qu*ii faut aTexaminer soi-même bien long-temps , y* Ayant qae de penser à condamner les gens ; 3) Qu'il faut mettre le poids d*une vie exemplaire 31 Dans les corrections qu'aux autres on veut faire, i
Mais je ne me trompe pas.... c'est nous
qu'on appelle; U sept-cent- vingtième heure de notre détention a sonné...... On vient nous
prévenir que notre écrou est levé : nos compagnons de captivité se pressât autour de nous et
1 5o NOTBJI aOKTIE DE SAINTE - PÉLAGIE.
nous prodiguent les marques du plus tendre intérêt ; peu s'en faut que nous ne les quittions , avec peine ; mais nos enfans nous pressent y le dernier guichet s'ouvre ; nous sommes libres y et notre séjour k Sainte-Pélagie n'est plus qu'un rêve.