DE M. JOUY
Pans un moment où de si puissans intérêts occupent en France tous les esprits , oîi de si grands débats agitent la société entière , j'éprouve quel-* que pudeur à détourner un moment sur moi L'attention publique et la vôtre. Ce respect des convenances politiques m'aurait déterminé à me soumettre en silence à la condamnation portée contre moi par un tribunal inférieur , si en ac « ceptant son jugement je n'eusse paru en reconnaître la justice. Une voix plus éloquente s'est chargée de justifier l'appel que j'ai interjeté devant vous ; je me bornerai à présenter à la cour quelques observations qu'elle appréciera dans l'intérêt général de ma défense*
Le ministère public , en s'armant de toute la sévérité d'une loi de circonstance pour incriminer deux mots dans un article d'un ouvrage parvenu au neuvième volume , s'est fortement élevé contre le système générai des biographies modernes , qui ont pour but de citer les hommes vivaos au tribunal de J'opinion contemporaine. Il est d'autant plus fècheux pour moi que le ministère pubtic ait tardé si long-temps à manifester sa répugnance pour ce genre d'ouvrages ,- que c'eàt précisément le même sentiment , la même conviction des in- Gonvéniens et des abus que ces publications entraînent, et qu'on leur objecte aujourd'hui , qui nous
l8o PKOCÀS
ont en qaelqoe sorte forcés d'opposer une Biographie des coniemporaiu$ à plusieurs Biographies des hommes vis^ans publiées en France plusieurs années avant notre ouvrage, sinon de l'aveu^ da moins sous l'apparence d'une protection spéciale de l'autorité.
Le titre seul de la Biographie des Contemporains suffirait pour lui iaire perdre ce caractère de libelle, qu'on peut reprocher aux biographies des hommes vivans » dont notre ouvrage n'est en quelque sorte que la réfutation ; l'espace de temps qu'il embrasse le fait rentrer dans le domaine de l'his* toire.
Les générations se succèdent rapidement dans les troubles civils, la plupart des contemporains dont il est question dans notre Biographie ont déjà cessé de vivre : nous sommes en droit de les juger ; la postérité a commencé pour eux. Quant aux hommes vivans , en nous bornant è enregia^ trer les actes de leur vie publique , à rëjpéter knrs discours et à rappeler leurs ouvrages.; nous non» sommes mis en garde contre les surprise» de cet tet partialité à laquelle il est si difficile de se soustraire entièrement, en parlant,de ceux dont on repousse les principes et dont on ne parti^e ni les imwi ni les opinions.
Si i^us n'avons jamais oublié les . éga^ que l'on doit aux vivans, nous nous sommes également souvenus que la vérité que nous deviens aux morts s'adressait à des contemporains , descendus sous nos yeux dans la tombe; qu'elle devait être entendue par des parens , par des amis.
D£ MM. JOUY ET JAY. l8l
dont ^Ue fmuTait blesser lés affections et empoisonner Texistenoe : cette réflexion a sonrent retenu notre plume au moment de tracer des lignes accusatrices : la mémoire des seuls ennemis de la patrie et de l'humanité a trouyé en nous des juges inexorables.
C'est en adoptant dans toute sa rigueur ce prindpede l'immunité de l'histoire, que naguère les tribunaux ont rejeté la plainte de la veuve d'un maréchal demandant justice de l'outrage fkit aux cendres de son illustre époux. Je l'invoque à mon tour ce privilège de l'histoire , non pour flétrir , il est vrai , mais pour honorer la mémoire des in*ibrtunés jumeaux de la Réole. Dira~t-on que cet éloge de deux guerriers , frappés de mort par un arrêt légal , porte atteinte à la chose jugée P Mes-> sieurs , ce serait étrangement abuser des mots que d'en faire une semblable application « Calas aussi était j<ugé , ses os avaient été brisés sur la roue , lorsque Voltaire do haut du mont Jura proclamait l'innocence du maAhenreux vieillard de Toulouse. Ik étaient f^és les trots hommes de Chaumont que l'illustre président Dupaty arradia si glorieusenieiit à l'édiafeud. Elles étaient jugées les victimes innocentes de la terreur dont nous qualifions aujourd'hui les arrêts d'assassinats juridiques. Il était' jugé oe WilfVid Regnaud sur lequel un grand écrivain fut assez heureux pour appeler la clétnence royale. ^
Tant de bonheur , tant de gloire De m'étaient point destinés ; je n'ai pas nuéme l'honneur d'avoir entrepris de réhabiliter la mémoire des frères'
i8a YRO€is
Faucher. Dans Tarticle biographique que j'ai consacré au souvenir de ces deux officiers-généraux , je ne me suis pas établi juge des circonstances politiques qui ont amené leur condamnation ; je n'ai point demandé à la requête de quelle autorité , en vertu de quelle loi ik furent poursuivis ; je n*ai point discuté la compétence du tribunal et des juges militaires qui prononcèrent sur leur sort. Historien fidèle , en racontant leur vie, leurs travaux, leurs malheurs, j'ai dû me borner 2i rendre hommage h leurs vertus privées ; j'avais vécu dans l'intimité des camps avec ces deux hommes à qui la nature avait partagé la même vie ; qu'elle avait doués exactement des mêmes qualités physiques et morales; en un mot^ qu'elle avait ^ par miracle , destinés à naître , à vivre , à souffi-ir et à mourir ensemble.
J'avais à retracer la mort de deux guerriers français dont l'innocence est démontrée , du moins à mes yeux , h la mémoire desquels la reconnaissance me lie ; pouvais-je exprimer avec moins d'amertume les regrets que )'ai donnés à leur fin déplorable?
. Je n'ai point dit que leur jugement fût injuste : car je n'ai pas eu connaissance des pièces officielles de leur procès, que leur famille dle-méme n'a pu se procurer : j'ai dit que le tribunal d'exception qui les jugea fut sans pitié.
Sans doute , messieurs , cette pitié n'est point un devoir ; peut-être même n'est-ce pas une vertu , puisqu'elle n'est pas toujours étrangère au cœur du méchant ; honorons cependant cet instinct de
DE MH. JOHY CT JÂT. l83
la nature bienfaisante ; la Justice elle-même dofit craindre d'étoufièr sa voix , alors qu'elle se reporte h ces jours de terrible mémoire où l'innocence accusée n'avait point d'autre recours.
Quand l'expression d'un sentiment si naturel devient un sujet d'accusation contre moi , on me permettra de rappeler que ce fut aussi pour avoir publiquement témoigné des regrets sur une auguste infortune, qu'au mois de juillet 1793, un arrêt de mort , auquel j'échappai par la fuite , fut prononcé contre moi dans ce même palais. Mais les temps sont changés ( je les répète encore , ces mots devenus l'objet d'une accusation) : c'est ma ^ie qui fut menacée en 1798 , par un tribunal de sang; c'est ma liberté seule que je défends aujourd'hui devant mes juges naturels, en présence des magistrats irrévocables que me donne la loi* Tel ne fut pas le sort des jumeaux de la Réole , même à l'époque de la dernière accusation sous laquelle ils succombèrent : les partis se trouvaient en pré- . sence à l'extrémité du royaume , et se disputaient avec fureur quelques heures d'interrègne que les passions se hâtaient de mettre à profit.
Ce fut alors que les généraux Faucher se virent réduits à défendre leur vie et leur honneur devant np de ces tribunaux dont la jurisprudence accidentelle n'admet ni révision ni jurv , ne laisse à l'innocence aucun recours contre* l'erreur posstble d'un premier arrêt , et place l'accusé hors de la clémence royale ; enlève au prince sa plus belle prérogative , et au condamné sa dernière espérance. "
L'élc^e que j'ai fait des frères Faucher, lesre-
i84 ïEocàs
grets qtie fai donnes h leur condamnation^ sans même en discuter la justice , peuvent renfermer des reproches implicites sur les r^ctions , sur les dangers des commissions militaires , mais ces reproches sont évidemment un hommage rendu au guav«*nement constitutionnel , et à Tautoritë judiciaire légalement établie. Telle est la seule interprétation raisonnable que l'on puisse donner à mes paroles ; vous jugerez , messieurs , si elles sont de nature h provoquer au mépris du ff)uvemement du roi.
Messieurs , qu'il me soit permis en terminant , de me plaindre devant vous de l'inexplicable persécution dont je suis depuis long-temps l'objet^ et contre laquelle ( je ne crains pas de le dire ) ma vie entière aurait du me défendre.
Les mêmes principes m'ont constamment dirigé dans ma double carrière de soldat et d'homme de lettres ; dans l'une et l'autre , l'amour de l'humanité , le respect des lois \ l'horreur de l'arbiti^aire , la gloire et Tindépendance de mon pays ont été les objets de mon culte. Etranger à fout autre sen* timent politique , jamais l'intrigue ne m'a vu dans ses rangs, jamais aucune ambitfon ne m'a trouvé sur sa route ; d'oh vient donc tant d'injustice et de haine? L'ancien gouvernement, dont j'osai plus d'une fois signaler les abus , ne m'admit point au partage de ses faveurs ; je n'avais rien fait pour les obtenir^ et l'oubli le vengeait suffisamment d'une opposition littéraire qu'il supportait néanmoins avec tant d'impatience.
Les temps sont encore changés \ à la dictature du
DE MM. JOU'T ET JÂT. l85
génie de la guerre , au despotisme de la gloire a succède le rëgoe des lois ; le régime constitutionnel est établi , la liberté légale est fondée sur les principes que j'ai constamment défendus , et cependant les plus fermes appuis du gouvernement représentatif^ au noiabre desquels fai Torgueil de me compter , sont journeUeikieiit en butte aux traits empoisonnés que dirige incessamment contre fi(ux une main invisible ; c'est auprès de vous , messieurs, c'est dans le sanctuaire de la [ustice, d'où ne devraient approcher ni les pAsions haineuses » ni les préjugés de l'orgueil , ni les caprices do pouvoir , que, privées de tout autre refuge , ik croiraient deyoir chefoher un dernier asile.