‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 13 sur 37 · Anneaux poui orner les jambes et les doigts des pieds · texte numérisé non relu

Anneaux poui orner les jambes et les doigts des pieds

la scène, et, stimulé par son confident, il se montrera bientôt. Iravatî, la seconde reine, arrive à son tour, cherchant Agnimitra qui lui avait promis de la mener au pavillon de l'escarpolette; mais demandez donc de la mémoire à un homme qui ne vous aime plus et qui en aime une autre.

La reine, soupçonnant un mystère, se cache, pour épier Mâlavikâ, dans un autre bosquet qui se trouve là fort à propos.

Cette triple action, ces personnages qui voient et entendent, invisibles pour tous autres yeux que ceux du spectateur, ne rappellent-ils pas la fin du cinquième acte du Mariage de Figaro?

La scène devient émouvante. Mâlavikâ déclare ingénument à son amie sa passion pour Agnimitra ; ce n'est pas une héroïne comme Sakountalâ ni une nymphe céleste comme Ourvasî, c'est une fille de la terre qui cède pour la première fois à l'amour ; elle en mourra peut être; n'importe, elle ne veut pas guérir.

Cette fois, le roi n'y tient plus, et il s'élance au-devant des deux jeunes filles suivi

du lîrahmane qui est enchanté de la tournure que prennent les choses. Désormais, Tamant , qui se sait aimé, a perdu toute timidité, et il est temps qu'Iravatî intervienne. Ici, nouvelle scène de jalousie con* jugale, plus accentuée que dans Vikramorvasî. La reine apostrophe avec véhémence répoux infidèle et le conseiller d'intrigues amoureuses. Un mari français ne se défendrait pas mieux que cet Indien couronné d'il y a deux mille ans. Il ment, il flatte avec une eifronterie sans égale ; son compère le seconde à merveille. Iravatî ne veut rien entendre; elle arrache sa ceinture pour en cingler le visage royal. C'est manquer un peu de dignité, mais les Indiennes sont si nerveuses! Elles ont des colères d enfant qui tombent vite et se fondent dans les larmes. La reine se vengera sur la pauvre Mâlavikâ.

A l'acte suivant, le roi demande au Brahmane comment va sa bien-aimée :

« Comme une fauvette saisie par un chat, >i répond Gautama. Elle est gardée à vue dans un cachot obscur et ne peut être déli-

vrée que sur la présentation de Tanneau de la reine Dhârinî. Le souverain, amolli par les plaisirs du harem, ne sait que se lamenter ; il n'est pas le maître, tant s'en faut, et il n'ose pas imposer sa volonté à des femmes vindicatives. Heureusement, son ami le Brahmane est là pour tout sauver. Le drôle tombe soudain chez la reine Dhârinî, devant le roi et la cour, jetant les hauts cris. En voulant cueillir un bouquet pour la reine, il a été piqué par un serpent dont la blessure est mortelle. Les dents du reptile ont laissé leurs marques sur cette main gonflée. Gautama frissonne ; il manifeste tous les symptômes de l'empoisonnement. La mort va venir. Il implore la bienveillance de la reine en faveur de sa pauvre mère; il demande pardon au roi des offenses qu'il a pu commettre en le servant, et il sort, laissant tous les assistants aussi attendris qu'édifiés. Scapin est moins touchant dans la comédie de Molière, quand il demande pardon au seigneur Géronte des malheureux coups de bâton qu'il lui a donnés.

Le lecteur a deviné que tout cela n'était qu'une feinte. Peu d'instants après, on vient, de la part d'un médecin, demander un anneau avec la figure d'un serpent, pour le mettre sur le couvercle d'un vase d*eau qui servira à laver la plaie. Il n'y a pas de moyen de guérison plus efficace, La bonne reine, sans défiance, donne son anneau. L'habile fripon revient bientôt tout Joyeux ; il a réussi, et Màlavikâ, en liberté, attend le roi sur la terrasse.

Mon excellent, mon seul, mon véritable ami, s'écrie le roi, en embrassant le Brahmane, et il vole au rendez-vous. L'amie et le confident sjéloignent en gens bien élevés. Le roi supplie la jeune fille de prendre avec lui les manières de la liane atimouktaka qui s'attache avec persistance aux arbres qu'elle rencontre. Pudeur ou coquetterie, la jeune fille s'en défend un peu. Iravatî, qui ne s'est pas foulé le pied comme Dhârini, et qui se promène beaucoup dans cette comédie, surprend encore les deux amants. Heureusement pour le roi, on vient l'avertir que sa fille aînée, la

petite princesse Vasoulaxmî, en courant après sa balle dans les jardins, a rencontré un singe jaune qui Ta fort effrayée.

« Bravo, singe jaune, s'écrie le brahmane, tu es venu bien à propos épargner des reproches à mon ami. »

Gautama se réjouit trop vite ; Agnimîtra n'y perdra rien, et Dhârinî le querellera à la place d'Iravati. Le gynécée est en révolution ; ces dames sont résolues à ne pas rendre la vie douce aux deux amants. Au cinquième acte, tout se débrouille. On découvre que Mâlavikâ est la fille d'un roi voisin détrôné par un usurpateur qui vient justement d'être vaincu par les armées d'Agnimitra. Dans Tlnde ancienne, les princes exilés et errants n'étaient pas plus rares qu'aujourd'hui en Europe.

Soustraite à la fureur de ses ennemis par son institutrice Kaucikî, la jeune princesse s'était réfugiée dans le pays de Vidiça. Personne n a soupçonné le secret qui liait les deux femmes; la religieuse, souple et insinuante, a su se rendre né-

cessaire à la reine. Si la pieuse ascète a surmonté ses répugnances pour vivre à la cour au milieu de la dissipation, c'est que jadis un saint personnage avait prédit, qu'après avoir été réduite à la condition de servante, Mâlavikâ trouverait un époux digne d'elle. Avec la patience indienne, Kaucikî a attendu, comptant, pour voir la prédiction s'accomplir, sur la sensibilité du monarque et la beauté de son élève.

En apprenant qu'elles ont maltraité une personne de si haute naissance, les reines regrettent leur conduite; elles ont cédé à un mouvement de colère et de jalousie qui est dans la nature humaine. L'asôka s*est couvert de fleurs, et Dhârinî doit une récompense à Mâlavikâ. Prenant par la main celle qui fut sa servante, elle la donne au roi pour épouse. « Ainsi, dit la religieuse, les femmes dévouées à leur époux lui sont agréables même par l'entremise d'une rivale/ comme les rivières qui vont à l'Océan, en y conduisant aussi d'autres rivières. »

Nous voici revenus aux idées de soumission orientale. La paix, un instant troublée dans le gynécée, y va renaître, et, désormais, au lieu de deux reines, il y en aura trois.

N'accusons pas d'invraisemblance ces fictions ingénieuses. Ces héros si amoureux, ces héroïnes si charmantes, ne les retrouvons-nous pas dans la réalité?

Un soir, dans les bosquets de Fontainebleau, qui valent bien les jardins d*un râdja, le roi Louis XIV passait accompagné d'un de ses favoris. Tout-à-coup, une voix émue frappa les oreilles du monarque : c'était La Vallière qui confiait à l'amitié les prédilections d'un coeur trop tendre; et, aussitôt, comme Agnimitra, Louis jura de profiter du secret qu'il avait surpris. Mais ce que l'Orient admet, rOccident ne peut l'accepter. Tandis que Mâlavikâ qui , au point de vue indien, ne viole aucune loi, jouit sans trouble et sans remords de sa haute fortune, La Vallière nous apparaît dans Tombre d'une cellule, couverte d'un cilice, et pleurant

comme la Madeleine, au pied de la croix qu'elle embrasse, sa faiblesse et son bonheur.

fL y a dans le comté de Warwîck une 1 riante petite ville baignée par les eaux de TAvon et à demi cachée sous le feuillage. Là est né William Shakespeare, le 23 avril 1564. Que le touriste qui vient faire un pèlerinage à Stratford s'incline respectueusement I Ces sentiers fleuris ont été témoins des premiers jeux du poète, et plus d'un fruit suspendu aux arbres y fut dérobé par la main de l'espiègle écolier. Nous aimons à retrouver les plus faibles traces d'un homme de génie, mais notre curiosité est bien souvent déçue. La jeunesse de William reste enveloppée d'obscurité.

Exerça-t-il vraiment le métier de garçon boucher, et n'y aurait-il pas quelque liaison secrète entre le couteau qui égorgeait les animaux des prairies de TA von et le

poignard qui devait frapper Duncan? Futil magister d'une école de village et vit-on Tauteur à^Hamîet faire la classe à des bambins indociles? Nous savons seulement qu'à l'âge de dix-huit ans Shakespeare contracta un mariage aussi précoce que disproportionné; mais le joug conjugal lui pesa légèrement, et, laissant son épouse à Stratford, il vint dans la capitale chercher fortune. Les circonstances servaient à merveille le jeune poète : une ère nouvelle se levait sur la Grande-Bretagne.

A la tyrannie d'Henri VI II et de Marie Tudor succédait le règne d'Elisabeth; avec l'apaisement des luttes religieuses et politiques naissait la prospérité du commerce, des sciences et des arts. Le pinceau d'Holbein immortalisait les grandes figures du siècle. Bacon jetait les fondements d'un système impérissable, et l'Angleterre allait bientôt porter sa puissance maritime jusque dans la patrie de Kâlidàsa î. « Cette

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