‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 15 sur 37 · I. Guizot, Vie de Shakespeare · texte numérisé non relu

I. Guizot, Vie de Shakespeare

L'art et Li correction le préoccupent bien moins que l'étude du cœur humain. Qu'il nous esquisse à grands traits une époque historique, qu'il nous initie aux luttes poignantes de la vie intime ou nous jette dans le monde charmant des esprits et de la fantaisie, n'importe; cette puissance créatrice s'alimente aux sources de la réalité. C'est le secret du charme que Shakespeare exerce sur nous et des émotions qu'il nous communique. Chastes ou passionnées, gracieuses ou terribles, avant tout ses héroïnes sont vraies. Ne cherchons pas dans Shakespeare ces figures pâles et effacées, ces automates de cire qui se meuvent dans un cercle convenu; ce sont des femmes vivantes qui agissent, souffrent, rient, aiment ou haïssent. Qu'elles fassent frémir le spectateur par leurs crimes ou qu'elles le ravissent par leurs vertus, c'est toujours un portrait fidèle, tracé d'une main ferme et sûre. Il n'est pas jusqu'aux défauts du drame qui ne contribuent à mieux accentuer le type que le poète a conçu, et l'élan d'une imagination fougueuse ne

-Télécarte jamais du but qu'il veut atteindre.

Shakespeare n'a pas craint de sonder l'abîme des mauvaises passions féminines.

Il nous a peint lady Macbeth plus ambitieuse quç son époux, et les filles du roi Lear si monstrueusement dénaturées, que nous les supportons à peine au théâtre. Il voulait nous montrer ces créatures perverses plus hardies dans le mal que Thomme, parce qu'elles ont oublié leur caractère et leur mission naturelle. Aux yeux de Shakespeare, aimer est toute la destinée de la femme. Si les figures comme celle de lady Macbeth se détachent parmi tant d'héroïnes et saisissent plus fortement nos imaginations, c'est le privilège de l'étrange et de l'horrible; mais la tendresse a certainement mieux inspiré le poète que la haine.

Lui qui sacrifiait encore au goût grossier de Tépoque a trouvé, pour peindre l'amour, des délicatesses inouïes, et nul n'a mieux su rendre ce sentiment si complexe.

Est-il une figure plus touchante que celle d'Imogène, cette fille de roi qui s'est prise de passioi^ pour un simple chevalier?

Au milieu des combats du peuple breton contre les légions romaines et des intrigues qui s'agitent à la cour du roi Cymbeline, Imogène passe comme une vision radieuse ; c'est le souffle poétique qui anime tout ce drame. L'héroïne y est partout la grâce et rinnocence elle-même. La voici au second acte, étendue sous les draperies de sa couche solitaire ; elle dort à demi éclairée par le flambeau qui vacille; ses lèvres murmurent un nom chéri, et semblent sourire en songe à Tépoux exilé. Un livre d'amour échappe aux doigts détendus par le sommeil et roule entrouvert sur la contrepointe soyeuse. Dans l'ombre on voit le traître lachimo sortir d'un large coffre et se glisser vers l'infortunée qu'il veut perdre.

Posthumus, abusé par un faux rapport, s'imagine que sa femme est coupable et commande à Pisanio de faire périr la princesse.

Nous voici à Milford-Haven, au pied des montagnes, en présence d'une mer furieuse. On aperçoit dans le lointain une caverne béante et des gouffres vertigineux. L'éclair illumine cette nuit sinistre ;

là doit mourir Imogène. Cette créature si tendre et si fière ne se défend même pas.

Peut-elle avoir trahi celui pour lequel elle dédaigna des princes et qu'elle est venue rejoindre sans souci de la pauvreté et des dangers ? Elle ne comprend qu'une chose, c'est qu'elle n'est plus aimée et qu'il ne lui sert à rien de vivre encore. La voici prête, « comme le fourreau à recevoir l'épée ', »

Que le vieux serviteur ne tremble pas, et qu'il déchire au plus vite ce sein sur lequel Posthumus ne reposera plus sa tête. Heureusement Pisanio a le bon esprit de n'en rien faire, il épargne à son maître d'éternels regrets ; le chevalier trouverait difficilement une épouse obéissante jusque devant la mort. Imogène possède les vertus conjugales qui embellissent le foyer anglais ; sous une apparence froide et timide, elle cache un cœur ardent et courageux. C'est un type national qui lutte aVântageuseinent, dans Shakespeare, avec ces belles

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