‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 32 sur 37 · I . Sakountala, acte VI · texte numérisé non relu

I . Sakountala, acte VI

ner. Mais, qu'on ne s'y trompe pas : le démon est à côté de Tange, Tombre à côté de la lumière. Elles vivent, elles palpitent, ces adorables créatures, et les deux maîtres, pour rester dans la vérité, devaient nous présenter la femme sous ces aspects si divers et si complexes. Ils ont saisi et rendu admirablement toutes les nuances de la jalousie, ce côté faible d'un grand cœur féminin. Les héroïnes du poète anglais pousseront l'humilité et l'abnégation Jusqu'aux dernières limites; Desdémone et Imogène veulent bien courber leur front innocent devant un bourreau adoré. S*il s'agissait d*une rivale, ces colombes se redresseraient comme des lionnes furieuses.

Les héroïnes de Kâlidâsa elles-mêmes, ces Indiennes habituées à l'obéissance passive du gynécée, auront un mouvement de révolte devant la trahison d'un époux. Iravatî s'oubliera jusqu'à vouloir frapper son roi et son maître; Dhârinî fera jeter Mâlavikà dans un cachot obscur. Le temps et la réflexion calmeront ces têtes passionnées ; elles se soumettront, mais, en dépit

des lois et des convenances, qui les garot tent, elles devaient pousser un cri jaloux, que Kâitdâsa, avant tout fidèle observateur, ne pouvoir manquer de reproduire

Peut-être le poète indien l'emporte-t-il sur son rival comme finesse et comme pénétration; il saisit ce qui est insaisissable et trouve la vérité où elle est le plus difficile à démêler : dans le fond du cœur de la femme. Le vol d aigle de Shakespeare s'accommode moins facilement de ces jolies mignardises. Pourtant, ouvrons au hasard les drames de Shakes[>eare et de Kâlidâsa, nous verrons que les réticences pudiques , les innocentes fourberies de la femme ne devaient échapper ni à l'un ni à l'autre des deux auteurs. Lorsque Ourvasî, arrachée par le roi aux bras d'un géant de la montagne, revient de son évanouissement, elle devine l'admiration qu'elle inspire; ses doux yeux s'attachent sur son libérateur avec une tendresse mêlée de coquetterie :

« Amie, lui dit une de ses compagnes, que regardes-tu? — Ce qui partage mon

plaisir et ma peine est caressé par mes yeux. — Quoi donc? — Mais..., le cercle de mes amies ^ » Les amies se trouvent là bien à propos; n'est-elle pas délicatement expressive, cette réticence hypocrite d'une fille qui veut, sans rien avouer, laisser tout entendre?

Dans les deux gentilshommes de Vérone, Julia s'emporte contre sa suivante Lucelte qui vient de lui remettre une lettre du seigneur Protée; la belle refuse avec indignation le billet qu'elle grille de lire et la soubrette s'enfuit effrayée du courroux de sa maîtresse. « La sotte I s'écrie Julia, ne sait-elle pas que nous autres, filles, la pudeur nous fait dire non lors même que nous désirons que ce non soit interprété par un oui 2. )>

i. Ourvasij acte l", p. 18.

% What a fool is she, that knows am a maid And would not force the letter to irty view!

Since maid s in modesty, say « no » to ihat Which thy would hâve the proffercr construe

[u ay »

The two gentlemen 0/ Veroua, act, I, se n,

Le plus étrange n*est pas de voir deux poètes se rencontrer dans la peinture d'un sentiment aussi étroitement lié que l'amour à la nature humaine, mais de trouver chez eux des ressemblances jusque dans les secrets du métier,

Roméo, caché sous un balcon, admire Juliette sans qu'elle s'en doute; il écoute avec ravissement l'aveu qui, dans le silence de la nuit embaumée, s'échappe des lèvres de l'adolescente amoureuse. Il compare sa bien-aimée à la lune et aux étoiles; son souhait le plus hardi serait d'être un gant placé sur cette main pour toucher cette joue >. On reconnaît le langage chevaleresque des nouvelles italiennes^ plus respectueux que celui d'Agnimitra, oti le sensualisme oriental ne se déguise guère.

Caché par les branches d'un asôka, le prince voit Mâlavikâ s'avancer rêveuse sur la scène : « Ah ! s'écrie- t-il en se tournaut

I . O that I were a glove upon that hand That 1 might touch that cheek.

Romeo end Julict, act. Ilî, se. ii.

vers son confident, voici Mâlavikâ : ses hanches développées, sa taille mince, son sein relevé, et ses longs yeux s'emparent de ma vie. La joue pâle comme la tige du roseau, elle resplendit, modestement parée, telle qu'une branche de jasmin couverte par le printemps de beaucoup de feuilles et de quelques fleurs i. »

Ce qu'il importe de constater, c'est que, dans chacun de ces drames, nous avons sous les yeux une action double : tout en prêtant loreille aux métaphores enflammées d'Agnimitra et de Roméo, nous voyons et nous entendons les deux héroïnes qui ne se doutent pas d'être écoutées par ceux que la chose intéresse le plus. Cette manière de faire parler des personnages visibles seulement pour le spectateur est d'une ressource ingénieuse; les amants sont instruits sans que la pudeur des jeunes filles ait à en souffrir. Juliette ne peut taire à Roméo cette tendresse dont il a surpris la brûlante expression ; Mâla-

i. Mdlavikd et Agnimitraj aci, lU, se, i.

vikâ confesse à une amie ce qu'elle n*osait jamais dire devant le roi; Ourvasi se confie aux nymphes célestes et Sakountalâ à ses jeunes compagnes de l'ermitage consacré; la vive Rosalinde soulage ses peines dans le sein de sa cousine Célie et Béatrice, la rieuse impitoyable, devient sérieuse quand il s'agit de défendre l'innocente Héro. Solidarité touchance, doux épanchements de femmes, qui ont paru n&:essaires à ces poètes dont les âmes d'élite étaient faites pour comprendre et exprimer les nuances délicates de l'amitié.

Il n'est pas jusqu'à l'anneau cabalistique, l'éternelle bague retrouvée ou perdue, confiée ou dérobée, qui produit les péripéties du drame, que nous ne voyions tour à tour au doigt de Sakountalâ ou de Portia S de Dhârinî ou d'Hélène ^.

Pas plus que le courtisan asiatique, le joyeux compagnon de taverne n'a négligé ces petits moyens d'action et d'intérêt. Les

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