Airs well that ends well
détails sont accommodés au goût des temps et des peuples, mais le stratagème dramatique reste exactement semblable.
Ensevelie dans le ventre d'un poisson, au fond d'un lac, ou prête à passer au doigt de Diane la Florentine, quand elle devrait briller au doigt d'Hélène, l'épouse légitime, soyez sûr que la bague de Douchmanta ou du comte de Roussillon apparaîtra toujours à son heure, exactement comme la lettre, au cinquième acte d'un de nos drames modernes.
Shakespeare, cet aigle voyageur, qui ne se gênait pas pour transporter ses héros du nord au midi, se plaisait davantage dans les contrées brûlées du soleil : Vérone, Messine, Mantoue, Chypre, Venise sont les sites qu'il va chercher de préférence.
Par quelle intuition merveilleuse William devine-t-il les mœurs de ces contrées dont il ne toucha jamais le sol? Par quel prodige de souplesse, ce génie, qui s'assombrit sous les brouillards du Danemark, rayonne-t-il sous le soleil d'Italie?
De tous les ouvrages du poète anglais,
c'est assurément Roméo et Juliette qui s adapte le mieux au parallèle que nous cherchons à établir. Nous y découvrons les procédés de composition, la richesse de détails, le style imagé et, par dessus tout, certains traits particuliers aux amants de Kâlidâsa. L'amour y domine tout autre sentiment ; ce n*est plus une broderie légère jetée sur un fond solide; aucune préoccupation sérieuse ne vient, comme ailleurs, distraire les personnages. Hamlet délaissait Ophélia pour venger la mort de Claudius ; en écoutant la voix de Desdémone, Othello songeait encore au bruit des combats. Mais Roméo, le brillant cavalier de Vérone, comme Agnimitra et Pourouravas , oublie tout devant les yeux d'une femme. Montaigu disputerait Juliette à la tribu des Capulets ; pour obtenir Ourvasî, le roi de Pratichthâna poursuivrait les Dânavas à travers tout THimalaya, etl'amant de Mâlavikâ apprendrait avec dédain les victoires de ses armées. Ces héros ont l'insouciant égoïsme (jes coeurs jeunes et épris qui ne voient
rien en dehors de Tamour; ils se livrent, sans combat, au sentiment qui est venu les envahir ; les barrières qui se dressent en travers de ces couples amoureux ne font qu'irriter leur passion ; les femmes surtout demeurent étrangères à tout ce qui s'éloigne du sentiment qui les absorbe; rien ne les émeut, rien ne les effraie, mais aussi rien ne les arrête. Les obstacles tombent devant cette volonté féminine plus forte que celle de l'homme quand l'amour s'en mêle. Indra pardonne, frère Laurence s'attendrit; Ourvasî s'échappera du ciel, et Juliette franchira le seuil de la maison paternelle. N'oublions pas que la vierge de Vérone et l'Apsara du paradis Indien se sont développées sous le climat du midi.
Dans ces têtes ardentes, l'amour est un incendie allumé par le soleil. Imogène exprimera ce sentiment d'une autre^ manière; née sur les plages' [froides de TArmorique, elle n'aura ni ces fougues ni ces emportements; mais, s'il le faut, elle se laissera immoler au caprice jaloux de celui qu'elle aime/Shakespeare s'est toujours
aitaché à graduer les nuances suivant le cadre qui entoure ses héroïnes et le grave Humboldt a loué Kâlidâsa « qui décrit en maître l'influence de la nature sur Tesprit des amants ». Il ne faut voir ici aucune idée matérielle, mais une juste observation qui ne pouvait manquer à deux poètes éminemment philosophes.
Parmi ces suaves figures, Juliette restera le type éternel de l'amante. Nulle ne sait aimer comme cette Italienne. Les pudiques alarmes de Sakountalâ, les finesses diplomatiques d'Ourvasî, les timidités de Mâlavikâ lui sont inconnues. Dédaigneuse des petites ruses qui sont lapanage de son sexe, sa seule crainte est « que le beau Montaigu ne la trouve trop légère » ». « A Juliette seule, dit Schlegel, il était réservé d'unir la pureté de cœur et la vivacité d'imagination, la dignité des mœurs et le délire de la passion. » Il y a je ne sais quelle
I . In truth, fair Montague, I am too fond, and therefore thou mayst think my haviour light.
Romeo and Juliety act. If, se ii.
chasteté radieuse dans la façon vaillante dont la jeune épouse proclame sa tendresse sous les clartés de laurore qui baignent la chambre nuptiale; hardiment elle se plaint que Talouette ait proclamé trop tôt le matin, et, de ses bras frémissants, essaie de retenir le bien-aimé qui veut partir. Toute d'élan ) elle se plongera dans le sépulcre de ses ancêtres, comme elle se jette au cou de son amant, ne demandant qu'une chose au destin : aimer et être aimée. Kâlidâsa n'atteint pas à cette puissance de passion, mais le roman d'Ourvasi, noué dans les solitudes de THlmalaya, se dénouera dans les mêmes circonstances que l'intrigue commencée au bal des Capulets. L'un et l'autre couple sont réunis par un de ces beaux soirs d'été oti la lune éclaire les rives de la Yamouna comme le balcon de Juliette. Logiciens impitoyables, les deux poètes se gardent bien de nous laisser devant ces riantes perspectives; ils connaissent trop la loi des contrastes qui étonne le monde, et ce bonheur immense doit avoir un lendemain terrible. Fou de dou-
leur, le roi poursuit la nymphe à travers la forêt enchantée; Roméo, éperdu, demande sa maîtresse aux échos de la tombe des Capulets. Ces héros si jeunes, si braves, si brillants, fléchissent sous la rigueur de la destinée; leur volonté, amollie par un climat brûlant, succombe au premier choc.. Montaigu se dérobe par un suicide aux maux qu'il n'a pas la force de supporter.
« O mes yeux, dît-il, jetez votre dernier regard; mes bras, prenez votre dernière étreinte; mes lèvres, scellez d'un dernier baiser l'éternel contrat qui me lie à la mort ^ »
En dépit du sentiment religieux, Douchmanta agirait peut-être de même, mais il y a, dans ce monde oriental, des ressources inconnues à l'Occident. Juliette doit rester froide et immobile au fond du cercueil.