‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 5 sur 37 · I. Art poétique, III · texte numérisé non relu

I. Art poétique, III

Le code dramatique dont Wilson déplorait la perte , a été retrouvé par un savant Américain, M. Fitz Edward Hall, chercheur zélé et infatigable. Si une plume patiente veut bien traduire ce curieux document, le théâtre du dix-neuvième siècle puisera peut - être d'utiles leçons dans un livre antérieur au christianisme.

Il faut l'avouer , nous ne trouvons pas la même supériorité sous le rapport des accessoires matériels; les décorations et le mobilier du théâtre ne répondent pas aux règles et aux subdivisions dont nous avons donné un aperçu. Quelques sièges, un trône, et des chars traînés par des animaux vivants, voilà à peu près toute la mise en scène; c'est Tenfance de Tart, Le côté surnaturel laisse fort à désirer; parfois le ciel s'ouvre, on entend gronder la foudre d'Indra; mais les dieux seraient sans doute plus à Taise sur nos scènes modernes où triomphe Tart du machiniste. Les costumes semblent avoir été fidèlement observés. Voici à ce

sujet une légende curieuse '. Jadis des comédiens ambulants traversaient le Mont Balaséna, qui ne jouissait pas d'une bonne réputation, et passait pour être hanté par les plus méchants démons. Mais la nuit venait ; que faire ? il fallut camper en pleine montagne. On alluma un grand feu pour se défendre d'un vent glacial, et la troupe s'endormit tranquillement. Tout à coup un des comédiens s'éveille transi de froid, et il a l'idée de revêtir le costume de son rôle, qui se trouvait précisément être celui d*un Râkchasa ou démon. Plusieurs comédiens, ouvrant les yeux, s'imaginent qu'un esprit malin est venu s'asseoir à leur feu. L'alarme est donnée; en un instant l'émotion se communique : c'est une panique générale, La troupe, abandonnant armes et bagages, fuit éperdue à travers la montagne.

Le pauvre démon, qui n'y comprend rien, se met à poursuivre ses camarades, dont

I. a Le comédien déguisé en démen. » V. dans le recueil des Avadânas, traduit du chinois par Stanislas Julien, t. Il, p. 78.

l'effroi s'accroît encore. Ils coururent ainsi toute la nuit, au point du jour seulement on s'envisagea, et Terreur fut reconnue, mais cette fois, du moins, l'illusion avait été complète.

Les hommes ne se travestissaient pas grossièrement pour remplir les rôles féminins. Sakountalâ ou la nymphe Ourvasî étaient applaudies sous les traits d'une gracieuse actrice. Les artistes jouissaient de la considération publique, ils étaient les amis du poète, qui vivait lui-même dans l'intimité des sages et des rois.

Mais pourquoi n'entrerions-nous pas dans la Sangita sala qui servait aux représentations théâtrales? Figurons-nous qu*on célèbre à la cour d'Oudjayini la fête de Çiva, le destructeur, et de la terrible Kâli sa compagne. C'est vers la fin du jour, à l'heure où baissent les rayons du soleil et où l'Indien triomphe d'une torpeur accablante. La cour, pavée de mosaïques, est abritée sous une tente; les piliers , qui soutiennent cette tente , sont décorés d'une riche étoffe et en-

guirlandes de fleurs; les parfums brûlent dans des cassolettes d'argent; la fumée du sandal se déroule en longues spirales bleues, tandis qu'une eau jaillissante rafraîchit lair et retombe dans la vasque de marbre, oU les paons viennent mouiller leurs ailes. Au milieu de la salle s'élève un trône brodé d'or et de pierreries. Nous assistons à une scène des Mille et une Nuits : de belles esclaves agitent au-dessus de la tête du souverain l'éventail de tchamara ^ et la feuille de palmier. Etincelantes de parures, le front courbé sous le poids des bijoux^ les femmes du harem se placent à la gauche de leur maître. La droite est réservée aux personnages de distinction. Plus loin sont groupés, selon leur rang, les poètes, les astrologues, les médecins, les panégyristes et tous les officiers d'une cour asiatique. Un rideau de pourpre sépare le spectateur de la scène; sous un bosquet de manguiers, des musiciens invisibles jouent

1. Sorte d'éveatail fait avec la queui du yak, appelée tchamara en sanskrit.

doucement et préludent à Taction qui va commencer. Soudain, sur un signal du roi, le rideau est tiré ^ ; la principale actrice sort de la coulisse, salue l'auguste assemblée et célèbre dans un air brillant les charmes de Tété. C'est la poétique et touchante Sakountala elle-même. Si cet auditoire d'élite sent et exprime comme nous ses jouissances, de quels applaudissements a dû être saluée Tœuvre nouvelle!

Seize cents ans plus tard, grâce à la traduction anglaise de William Jones, qui parut à Calcutta en 1789, et fut traduite en allemand en 1791, TEurope put admirer dans Sakountala la personnification du théâtre indien, et le poète populaire de l'Allemagne s'écriait avec l'enthousiasme des jeunes années :

Veux- tu dans un seul mot renfermer à la fois Et les fleurs du printemps et les fruits de Tautomne ? Veux-tu le ciel, la terre et les senteurs des bois r"

I. Chez les Indiens, b rideau hz se levait pas, comme sur nos théâtres; on l'ouvrait en le séparant par le milieu.

Vcux-tu ce qui ravit, transporte? Ce qui donne L'cmotion au cœur, le plaisir à Tesprit?

Voici Sakountala; par ce nom, tout est dit • .

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