I. Traduction de Ph. Ed. Foucaux, publiée dans
la collection Janet. Paris, 1867.
qui préoccupe le roi, et son confident y répond sans scrupule. Il félicite déjà son maître « d'avoir fait un jardin de plaisance du bois consacré aux mortifications, »
mais Douchmanta a toute la timidité d'un amant sincère ; il hésite ; il se rappelle le dernier regard de Sakountalâ, et n'ose se croire payé de retour. Ya-t-il rentrer dans sa capitale où l'appelle la reine-mère ?
Essayera-t-il de revoir celle dont l'image remplit son cœur? Le destin tranche la question. Depuis que le vénérable Kanwa est parti en pèlerinage, des Rakchas troublent,, chaque nuit, les anachorètes. On supplie le roi de prendre sous sa protection la retraite consacrée ; il n'y a plus à balancer. Mâdhavyaira excuser Douchmanta auprès de la reine mère ; le devoir du prince est de se rendre à l'ermitage. Nous l'y trouvons installé au troisième acte ; sa présence a fait merveille et a mis en fuite tous les vampires, car Douchmanta dispose d'une grande puissance ; il descend directement du dieu Lunus. Les Indiens opposent volontiers cette race royale à une autre
Gay
lamount
y>j,^r\hlet
race issue du soleil. Racine ne soupçonnait pas ce rapport avec la mythologie grecque lorsqu'il faisait dire à Phèdre :
Et toi, sacré soleil dont je suis descendue.
Un siècle devait s'écouler avant la naissance des études sanscrites, et, quand il plaçait dans Tlnde sa tragédie d^Alexandre, le grand poète n'avait pour guide que les historiens grecs ou latins.
Mais si les vampires ont disparu, d'autres maux sont venus fondre sur lermitage. Nous revoyons les trois amies, assises sur les bords de la Mâlinî, au milieu des lianes et des roseaux. Hélas ! la gaieté insouciante s*est bien vite envolée ! plus de jeux malicieux, plus de mutineries enfantines ; un secret sépare ces âmes si étroitement unies. Toute languissante, la belle Sakountalâ est couchée sur un banc, tandis que ses amies Téventent avec des feuilles de palmier et s'efforcent de rafraîchir ce corps charmant brûlé par la fièvre. Est-ce vraiment un coup de soleil qui la mise en
cet état ? — Non. — Est-ce une peine que ses compagnes d'enfance ne puissent adoucir?
Pressée des plus tendres questions, la fille de Kaucika avoue son amour pour le roi; le torrent d'une passion contenue déborde chez cette nature fière et timide. « Ah! s'écrie- t-elle en se tournant vers ses amies, s'il ne m'aime pas, jetez sur moi, sans retard, l'eau funéraire avec les graines de sésame ^ ! » Priyamvadâ et Anasouyâ se consultent, plemes d'inquiétude. Avec quelle rapidité l'amour est venu envahir le cœur de cette adolescente, qui ne connaissait d'autre plaisir que de soigner des fleurs ou de caresser un daim favori ? Heureusement Douchmanta n'est pas loin, et il a tout entendu. En le voyant paraître, Sakountalâ jette un cri de chaste alarme digne d*une vierge chré* tienne. Les compagnes discrètes sont parties; la jeune Indienne repousse l'amant
I. « Sesamum indicum. » On employait la graine de sésame dans les cérémonies funéraires.
pour lequel elle voulait mourir, et, d'une main tremblante, se défend contre les caresses entrevues dans des rêves agités.
Mais le roi sait combien il est aimé ; pourquoi Sakountalâ ne consentirait-elle pas à un mariage secret, dont les rois et les guerriers ont le privilège ' ?
Douchmanta prie à genoux ; il est bien près de commander en maître. La jeune fille ne répond rien ; soudain elle se redresse; fièvre et langueur ont disparu.
« Adieu ! s*écrie-t-elle, en fuyant comme une gazelle blessée ; bosquet de lianes qui m'as enlevé ma soufiFrance, adieu, mais avec l'espoir de jouir encore de ton ombrage I »
Elle ne tardera pas à se laisser fléchir.
En effet, à l'acte suivant, l'union du descendant de Pourou et de la fille de Kaucika est un fait accompli. Elle passe comme un éclair, cette lune de miel enivrante. Pourquoi les rois ne peuvent-ils se faire ermites ?
I. Le consentement mutuel de» deux aman's suffit pour légitimer ce mariage à la manière des Gandharvas ou musiciens du ciel d'Indra.
Après avoir prodigué à sa bien-aimce les promesses les plus rassurantes, Douchmanta retourne gouverner ses peuples.
Bientôt on viendra chercher Sakountalâ pour la conduire au palais ; elle sera saluée reine et possédera seule les afifeciions de son époux. Mais les jours, les mois s'écoulent ; pas une lettre, pas un message n'est venu de la ville d'Hastinapoura; Sakountalâ pleure nuit et jour, car elle porte dans son sein l^^gage de cet amour si vite oublié. Il ne faudrait pourtant pas trop se hâter de condamner le roi. La jeune épouse, dans l'ivresse de sa passion, a négligé de rendre à un sage puissant nommé Dourvâsas, les hommages qui lui étaient dus. L'ermite vindicatif jure de se venger et jette une malédiction sur ce couple, dont il enviait peut-être la félicité. Désormais Sakountalâ sera bannie des pensées du roi, comme si jamais elle ne les eût occupées. La vue d'un anneau, que Douchmanta a mis au doigt de son amie, fera seule cesser cette terrible malédiction. Kâlidâsa pouvait, à la rigueur, se dispenser d'aussi grands moyens.
et ne pas faire intervenir le surnaturel dans une chose aussi simple. Le sévère Bharata lui-même n*y eût rien trouvé à redire. Mais le poète voulait une excuse à un amant comme Douchmanta, pour son ingratitude envers une héroïne telle que Sakountalâ. Sachons-lui gré de ce scrupule, que tous les auteurs, même Indiens, n'auraient pas eu à sa place.
Kanwa est de retour à l'ermitage, et, grâce au don de seconde vue, il sait tout ce qui s'est passé en son absence. « Sakountalâ partira aujourd'hui même pour rejoindre le roi, » telle est la décision du sage.
Ici le drame prend la forme d'une tragédie antique; plus de réparties bouffonnes, plus de peintures voluptueuses, tout est noble et touchant comme un récit de la Bible ou d'Homère. Sakountalâ arrive sur la scène, entourée des femmes ermites ; on la revêt d'une robe de lin ; le riz consacré et les offrandes propitiatoires sont apportés avec de superbes bijoux. Au milieu de leur chagrin, les femmes ont un sourire pour les parures. L'auteur ne peut dépouiller
entièrement son caractère ; dans les circonstances les plus graves, il reste un malicieux observateur. Le sacrifice est offert ; Sakountalâ fait trois fois le tour du feu sacré ; elle adresse ensuite ses adieux à tout ce qui l'entoure; aux compagnes de son enfance, à la liane qu elle a plantée, au daim qui bondit dans la foret, au kokila qui chante sous le feuillage. Kanwa bénit sa fille adoptive avec toute l'autorité que lui donne le titre de précepteur spirituel :
c( Ma fille, dit-il, c'est à toi maintenant qu'il faut donner des conseils : quoique habitants de la forêt, nous connaissons les affaires du monde. Ecoute tes supérieurs avec respect, conduis-toi comme une amie envers les femmes, tes compagnes. Maltraitée par ton mari, ne sois pas pour cela indocile par colère; sois toujours bienveillante pour les serviteurs, sans orgueil dans la prospérité. Les jeunes femmes arrivent ainsi h la dignité de maîtresse de maison ; celles qui agissent autrement font le malheur de la famille. »
Ne croirait-on pas entendre un patriarche
de la Bible? Puis tour à coup, dans un lyrisme inspiré, le solitaire prophétise l'avenir ; « il voit Sakountalâ, aujourd'hui dédaignée par son époux, reine puissante et mère d'un guerrier sans égal; alors elle viendra revoir l'asile de sa jeunesse et poser encore ses pieds sur le sol du paisible ermitage! »
La caravane se met en marche ; la tunique blanche de Sakountalâ a disparu sous les arbres, et tous les habitants de la forêt demeurent plongés dans la tristesse. Seul, Kanwa éprouve la satisfaction du devoir accompli.
Nous voici maintenant bien loin de Taustère retraite ; nous sommes dans le palais d'un monarque asiatique. Quelle est cette mélodie passionnée qui vient frappar Toreille? C'est la reine Hansapadikâ qui s'efforce de réveiller un caprice du maître. Mais les plaisirs du harem laissent le jeune prince distrait et rêveur.
Il songe sans cesse à je ne sais quelles félicités divines qu'il croit avoir entrevues dans une existence antérieure. Au
milieu de ces dispositions mélancoliques, on lui annonce l'ambassade de Kanwa.
Les ermites expliquent au roi leur message, tandis que Sakountalâ, toute palpitante, ramène autour d'elle les plis de son voile. Les menaces de Dourvasas s'accomplissent de point en point ; le roi manifeste le plus grand étonnement :
<K Quoi! cette dame ici présente a été épousée par moi autrefois? » dit-il avec l'accent du doute.
Vainement le voile qui recouvre la jeune femme est enlevé : la vue de celle qui s est donnée avec tant de simplicité n'éveille aucun souvenir dans cette âme endormie.
Devant l'ingrat qui la renie, Sakountalâ reste accablée. « Ah! s'écrie-t-elle avec amertume, lorsqu'un pareil amour en est arrivé là, à quoi bon le rappeler ? » Mais cette défaillance ne dure qu'un instant; elle se justifiera pour son enfant. Les larmes s'arrêtent dans ses yeux irrités ; elle cherche à son doigt l'anneau qui va la
faire reconnaître il a disparu, et le roi
ose accuser d'imposture cette mère outra-
gée I La cour est là, émue et attentive ; peu importe à Sakountalâ. Avec quelle éloquence furieuse elle apostrophe son séducteur : a Homme sans honneur, tu juges ici avec ton cœur. Quel autre, en ce moment, imiterait ta conduite, à toi qui, semblable à un puits caché sous Therbe, te recouvres du manteau de la vertu ? Malheureuse! qui, sous la foi d*un serment, suis tombée entre les mains de ce descendant de Pourou, qui a du miel aux lèvres et du poison dans le cœur f »
L'amant reste impassible, et le souverain finit par s'irriter de cette insistance. Les anachorètes refusent de reconduire à l'ermitage une fille déshonorée. Seul, un brahmane compatissant offre de recueillir chez lui l'infortunée que tout le monde abandonne.
Il l'emmène à demi évanouie ; mais une flamme, ayant la forme d'une femme, enlève l'épouse méconnue, et disparaît • avec elle dans les airs. On le devine, c'est Ménakâ. La tendresse protectrice d'une mère veille encore sur Sakountalâ; ce cœur brisé trouvera dans les régions ce-
lestes le repos et l'apaisement des douleurs humaines.
Ici , les événements se précipitent et l'action semble se compliquer. On apporte à Douchmanta Tanneau dont la perte a causé tant de trouble, et la mémoire lui revient immédiatement en voyant cette précieuse bague qu'un pécheur a trouvée dans le ventre d'un poisson. Un chambellan nous apprend « que le bouton du manguier ne produit pas sa poussière; que les fleurs du kouravaka ne s'épanouissent plus ; que la voix des kokilas hésite dans leur gosier ; que la fête du printemps est suspendue, et que le chagrin royal met toute la nature en deuil. » C'est pousser l'adulation un peu loin, même pour un courtisan. « Parfois même, » continue à voix basse le chambellan, a la tête du roi s'égare ; s'il veut adresser des paroles polies à ses femmes, il se trompe, et le nom de Sakountalâ s'échappe de ses lèvres. »
Kâlidâsa affectionne cette image, que nous retrouverons dans Vikramorvasî. En
effet, rien n'exprime mieux les agitations d'un cœur troublé.
Le malheureux prince arrive dans les jardins de plaisance, la tête nue, l'œil fixe et voilé par l'insomnie. Il s'assied sous un bosquet avec ses tablettes à peindre. La seule occupation qui puisse le distraire est de retracer les traits de sa bien-aimée ; la rivière Malinî, les cimes de THimâlaya, les deux fidèles amies, et jusqu'à l'abeille insolente, tout est reproduit avec la plus scrupuleuse exactitude. Dans son imagination en délire, le roi prend l'illusion pour la réalité, et il s'adresse à l'abeille 'qui veut piquer le beau visage de la jeune fille :
« Mouche à miel, si tu touches à la lèvre de mon amie, rouge comme le fruit du Vimba, cette lèvre séduisante comme le bouton d'un jeune arbrisseau, dont j'ai goûté la douceur avec ivresse dans les fêtes de l'amour, je ferai de toi une prisonnière dans le calice d'un lotiis. » Avec quel rare bonheur l'image un peu vive est ici sauvée par la délicatesse de l'expression 1 le poète devient chaste à force d'élégance.
Mais Douchmanta est rappelé à des sentiments plus en harmonie avec son caractère guerrier. Mâtali, le cocher d'Indra, vient chercher le roi pour combattre une troupe de géants qui font la guerre aux dieux. Dans V Iliade, Automédon, fils de Diore, est le conducteur des coursiers d'Achille, et devient plus tard Técuyer de Pyrrhus. A la cour des princes indiens, les cochers remplissaient aussi les fonctions d'écuyerS) et Mâtaii, attachée la personne d'un dieu, est un très- grand personnage.
Au septième et dernier acte, nous voyons le roi descendre du Swarga ' et planer audessus de l'Himalaya. Le guerrier se félilicite de l'accueil qu'il a reçu du maître des dieux. Indra n'est pas moins satisfait de la vaillance du roi dont les flèches ont détruit toute la troupe des Asouras. Tandis que le char céleste flotte dans les nuages, le roi aperçoit ses Etats comme un point dans l'espace. Le mont Hêmakou-