‹ Les Héros de Richard WagnerChapitre 10 sur 28 · I. — Enfance et jeunesse du héros · texte numérisé non relu

I. — Enfance et jeunesse du héros

L'enfance de Siegfried. — La Vôlsunga Saga (1) fait de Siegfried le fils posthume de Sigmund,

(1) Une des sources nordoises de la légende des Nibelungen. C'est un récit en prose composé vers le milieu du xiiF siècle et qui contient l'histoire de Sigurd et celle de ses ancêtres.

petit-fils d'Odin, et de Hjôrdis, fille d'Eylimi. Il est élevé à la cour du roi Alf, second époux de Hjôrdis. Mais Sigmund a un autre fils, Sinfjôtli, qui naquit de son union incestueuse avec sa sœur Signy. Ce fils, engendré pour venger la race des Vôlsungar dont tous les membres ont péri par trahison, est élevé par son père, qui, dans le but d'accroître son courage et sa force, l'entraîne en des chasses fantastiques à travers la forêt, sous la forme d'un loup. SinQôtli ne saurait être qu'un autre Siegfried, et c'est cette histoire que Wagner a très heureusement adaptée pour raconter la naissance et l'enfance de son héros. On sait quel parti il a tiré de la naissance incestueuse du fils de Sigmund.

La plupart de ces détails ne nous présentent rien de particulièrement intéressant au point de vue mythique, si ce n'est le rôle joué par le père dans l'éducation de Sinfjôtli. Il est très rare que, dans les récits légendaires relatifs à la jeunesse d'un héros, le père remplisse ainsi le rôle d'éducateur; ce trait se justifie sans doute par le caractère extraordinaire de cette éducation et par le but spécial qu'elle vise. Mais dans la

plupart des cas, le héros enfant est confié à un précepteur (le centaure Chiron, précepteur d'Achille, etc.) sans intervention paternelle. Quand le père apparaît, c'est souvent pour jouer un rôle hostile au héros qu'il essaye de faire mourir, ou d'éloigner. Il en est ainsi dans la légende allemande de Sigurd.

L'un des éléments de la Vôlsunga, l'idée de l'enfance passée dans la forêt a subsisté dans la tradition germanique. D'après la Thidrekssaga (1), Sigurd est fils d'un roi des bords du Rhin. Le récit de sa naissance et de son enfance se complique d'un trait assez fréquent dans les contes populaires : le roi étant en guerre au moment de la naissance de Sigurd, se laisse persuader, au retour, que la reine lui a été infidèle, et donne Tordre que la mère et l'enfant soient abandonnés dans la Forêt-Noire. Sigurd est placé par sa mère dans un vase de verre qu'elle confie au courant du fleuve ; échoué sur le rivage, il est secouru par une biche, et recueilli par le forgeron Mimi, auprès d'une forêt.

La première partie de ce récit se rattacjie évi-

(1) Compilation de vieux textes provenant de l'Allemagne du Nord, à peu près contemporaine de la Vôlsunga.

demmeiit au motif mythique bien connu du « mauvais père », dont les exemples sont fréquents dans la m^^thologie classique. Il suffit de citer Thistoire de Cronos dévorant ses enfants, celle du festin de Thyeste, celle d Œdipe exposé par ordre de son père, etc. Cette conception provient de la métaphore qui représente le feu sacré comme se recréant et se renouvelant sans cesse. Dans le mythe grec de Cronos, le « mauvais père » nous est donné comme dévorant (littéralement buvant) ses propres enfants . La nature liquide de la libation par laquelle le feu sacré se recrée et se perpétue, et qu'il semble d'autre part absorber comme une nourriture, justifie suffisamment cette formule étrange. Ce détail trop irrationnel a disparu dans les mythes postérieurs, où le père tue ou fait tuer son fils, de peur d'en être tué lui-même ou détrôné.

Quant au vase de verre dans lequel est placé Sigfried exposé sur le Rhin, il est facile d'en déterminer la signification ; il représente la libation encore liquide et obscure, dans laquelle le feu est contenu en germe. On peut en rapprocher la montagne de verre contenant un trésor ou un

château, si fréquente dans les contes populaires (1).

Dans le Seyfridslied (2), Se3^frid, fils du roi Sigmund, est un prince si turbulent que son père, heureux de s'en débarrasser, lui permet de partir pour voir le monde. Il arrive dans un village, chez un forgeron, auprès d'une forêt. De même le Sigfried de la Vôlsunga a pour précepteur le nain Regin, habile forgeron, très versé dans la magie .

Nous devons remarquer ici que c'est presque toujours à la suite de longues pérégrinations que le héros arrive dans le paj^s où il doit accomplir l'exploit ; la plupart du temps, il a dû, pour y arriver, traverser la mer, ou un fleuve, ou une forêt. Ce trait est assez fréquent pour qu'il importe de le signaler ; on le trouve dans la légende de Sigfried, de Lohengrin, de Parsifal, de même que dans celle d'Achille, de Rama, de Jason, etc. Celle de Lohengrin établit

(1) Comparer encore la pantoufle de verre de Cendrillon ; la chaussure de verre de Fhéroïne brillante et parée représente la base liquide sur laquelle s'élève la flamme sacrée.

(2) Vieux poème allemand qui doit remonter au xiii« siècle environ.

d'une façon particulièrement précise que le royaume du héros est situé au delà des mers. On peut l'expliquer en supposantque le feu, pour prendre possession de la libation quil enflamme, est obligé de traverser la partie de la nappe liquide encore obscure, symbolisée par la mer ou le fleuve, ou la forêt, comme nous le verrons plus loin.

Les premiers exploits de Sigfried. — D'après la Thidrekssaga, Sigfried est, dès son enfance, d'une force extraordinaire. Il assomme ses jeunes camarades quand il joue avec eux. Le forgeron qui l'a recueilli prétend le faire travailler, mais, du premier coup de marteau, il fait voler le fer en éclats et enfonce l'enclume profondément dans la terre. Mimi, voulant se débarrasser de ce dangereux compagnon, l'envoie dans la forêt où se trouve le dragon Regin, son frère ; mais Sigfried tue Regin en le frappant d'un gros arbre enflammé. N'ayant plus de vivres, il le coupe en morceaux et le fait cuire pour le manger. De son sang, il se frotte le corps et devient ainsi invulnérable.

Le récit du Seyfridslied est tout à fait analogue. Le héros tue les dragons, serpents.

vipères, etc., qui pullulent dans la forêt où l'a envoyé son maître. Il en fait un amas auquel il met le feu, et de la corne en fusion qui coule de leur corps, il se frotte et devient invulnérable Hûrnen Seyfrid (1).

De ces exploits, il recueille déjà plusieurs avantages. Tout d'abord, son invulnérabilité. Cette invulnérabilité est pourtant incomplète, car il n'a pu atteindre la partie du corps située entre les deux épaules (2).

De plus, il comprend le chant des oiseaux, ayant mangé le cœur de Fafnir. Ce don merveilleux lui sert, d'ailleurs, immédiatement à pénétrer la trahison de Mimi. Il retourne chez lui et le tue, après en avoir obtenu l'épée Gram, l'armure d'Hertnid et le cheval Grani.

Il est facile de reconnaître que les exploits de Sigfried qui tue divers monstres dans la forêt, ne sont que des variantes de l'exploit principal par lequel il doit conquérir le trésor ; mais certains

(1) Seyfrid le corné, titre de la première partie du Seyfridslied.

(2) Dans le Nibelungenlied, cette invulnérabilité incomplète est expliquée par une feuille de tilleul tombée entre ses épaules tandis qu'il se baignait dans le sang du dragon.

traits sont évidemment imaginés tout exprès pour expliquer ou justifier telle donnée ou tel événement ultérieur ; par exemple telle ou telle qualité dont le héros devra faire preuve pour accomplir l'exploit. C'est ainsi que les légendes que nous venons d'étudier expliquent l'invulnérabilité de Sigfried par une circonstance de sa jeunesse ; elles justifient de même la possession des armes dont il se servira ou du coursier merveilleux.

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