CHAPITRE II
Le Héros.
Le héros n'est pas seulement le personnage nécessaire du drame mythique, il en est l'acteur le plus en vue. C'est à lui qu'arrivent les aventures; c'est lui qui exécute l'exploit; les autres semblent n'être là que pour lui en fournir l'occasion. C'est donc lui que nous devons étudier en premier lieu, afin de pouvoir grouper ensuite autour de ce personnage, dans leur position et leur rôle habituels, ses auxiliaires ou ses ennemis.
Nous avons montré plus haut que le rôle du héros est à peu près toujours le même et que ses aventures sont très peu variées. De même il est doué d'un nombre limité de qualités constantes, qui lui sont attribuées soit par analogie avec l'élément qu'il sj^mbolise, soit par les circonstances dans lesquelles il agit et par les difficultés qu'il doit surmonter. Nous avons vu que les épithètes si nombreuses qui, dans les hymnes,
s'appliquaient seulement au feu, élément du sacrifice, devinrent, alors qu'on perdit de vue cette préoccupation unique, autant d'appellations isolées qui créèrent chacune un type particulier de dieu ou de héros et fixèrent en même temps sa qualité dominante. Ainsi naquirent Agni le brûlant, le brillant Indra, etc. De plus les formules védiques où Indra et Agni apparaissent, nous les montrent comme doués de certaines qualités. Par l'ensemble de cesépithètes et de ces formules se constitua le type du héros tel que nous le trouvons, presque toujours semblable à lui-même, dans les divers récits des mythologies indo-européennes, — type qui s'est conservé, avec beaucoup moins d'altérations qu'on ne pourrait le croire, jusqu'aux époques modernes, puisque les chevaliers errants de la littérature de gestes et les princes charmants des contes de Perrault et de Grimm en dérivent directement, sans parler de la descendance plus lointaine peut-être, mais tout aussi réelle, qu'on peut lui trouver dans toute la littérature traditionnelle classique.
Le nom même d'Indra signifiant «le brillant» et cette qualité étant celle qui convient le mieux
à l'élément auquel elle s'applique dans les hymnes, elle fut attribuée également au héros qui le représente sous une forme anthropomorphe.
Le héros sera donc beau, couvert de bijoux et de riches vêtements, il appartiendra par suite aux plus hautes classes de la société; il sera roi, ou tout au moins fils de roi, la royauté constituant pour un mortel l'état le plus brillant, et le roi étant sur terre ce qu'est le dieu dans le monde des immortels.
Le héros est conquérant ; un grand nombre de prières védiques adjurent Indra de prendre possession de la libation, désignée sous diverses appellations métaphoriques. Dans la lutte qui précède cette conquête, il doit toujours être victorieux, il faut donc qu'il soit fort, doué d'une vigueur et d'une vaillance surhumaines, invulnérable lorsque des événements antérieurs justifient cette circonstance; muni le plus souvent d'armes magiques qui lui assurent la victoire.
Mais il peut avoir d'autres moyens d'action : la flamme crépite lorsqu'elle est alimentée par le liquide combustible ; ce crépitement, dans la formule habituelle des hymnes, est souvent
assimilé à une parole; d'où l'idée du héros parleur, chanteur, prophète.
Enfin, il est l'époux, la libation étant l'épouse : cette conception métaphorique est née de la comparaison qui s'est établie entre l'union du feu et de la libation, et l'union d'un élément masculin avec un élément féminin.
Mais, privé de la libation, le feu s'éteint ou tout au moins languit, s'amoindrit; d'où l'idée d'une situation analogue du héros alors qu'il est séparé de l'héroïne.
Il est facile de montrer par quelques exemples que ce sont bien là les traits constitutifs de la conception du héros. Nous les retrouverons, réunis ou isolés, dans chacun des types que nous avons déjà indiqués au chapitre précédent.
Râma, le héros du Râmâyana, et l'époux de Sîtâ, est fils de roi ; il nous est montré, au début du poème, dans toute la splendeur qui convient à cette condition ; il est beau, bien vêtu, couvert d'armes brillantes et de bijoux, monté sur un char étincelant ; il est d'ailleurs sage et vaillant, à la fois, et son peuple l'acclame avec amour; mais il est soudain déchu de ces grandeur s et privé de cet éclat; il quitte le palais pour s'exiler dans
une forêt où il doit vivre en ascète ; il abandonne ses vêtements brillants pour se couvrir d'une peau de bête, sombre et grossière ; enfin, il perd son épouse Sîtâ. Pour la reconquérir il fait une expédition, il triomphe du ravisseur grâce à des armes magiques, et retrouve en même temps son épouse et son éclat d'autrefois.
Achille est resté le type le plus achevé du héros vaillant et fort ; pourtant il est peut-être moins près que Rama du type mythique primitif; il se ressent d'avoir prêté à un développement littéraire trop considérable et trop savant. D'ailleurs il y a plusieurs héros dans V Iliade ; Achille, Agamemnon, Ménélas, Ulysse se partagent les attribuLs que réunissait le seulRâma. Pourtant Achille, comme Ràma, est beau, brillant, vaillant. Il est presque invulnérable et invincible ; comme lui, il possède des armes magiques ; comme Râma aussi, il se voit enlever une compagne, et l'état d'inaction qui suit cet enlèvement peut être considéré, étant donné son caractère exclusif de héros guerrier, comme une forme de l'état de vie amoindrie, obscurcie, indiqué plus haut.
Le personnage d'Hercule, comme nous l'avons
déjà dit, s'est spécialisé dans une des fonctions héroïques, celle de destructeur de monstres. Le monstre, c'est l'adversaire éternel du héros, quil soit considéré comme ravisseur d'une femme ou gardien d'un trésor, ou simplement comme horrible et nuisible. Comme les héros qui précèdent, Hercule est d'origine royale et semi divine. Gomme Râma, il est déchu de cette condition et obligé, pour la reconquérir, d'accomplir sur terre un certain nombre d'exploits. — La légende de Thésée, cet autre destructeur de monstres, présente plus d'un trait analogue.
Jason est surtout conquérant, et conquérant de trésors. Comme Râma, comme Achille et Thésée, il traverse la mer pour atteindre l'objet à conquérir (nous verrons plus loin l'importance de cette idée). Enfin, il a des armes et des artifices qui lui sont propres.
Apollon est un dieu qui n'est pas fort différent à beaucoup de point de vue des héros que nous venons d'étudier; beau, jeune, fort, il a, comme les précédents, la mission du destructeur de monstres, et, comme eux, il possède des armes spéciales et douées de vertus magiques ; mais il a de plus qu'eux le rôle de divinité pro-
phétique et de Dieu de la musique ; nous avons déjà signalé ces deux attributs comme étant étroitement liés.
Enfin, il convient de rapprocher de ces figures héroïques le type de même augure du héros des contes populaires. Nous renvoyons sur ce point spécial au livre de M. Ploix intitulé Le Surna^ turel dans les contes populaires. Nous nous bornerons à signaler les traits principaux qui le caractérisent d'après lesquels le héros est le plus souvent un prince, ou un soldat (guerrier), ou un chasseur (tueur de monstres). Il délivre la princesse et l'épouse; il s'empare du trésor; il triomphe de l'enchantement.
Les héros de Wagner, Siegfried, Parsifal, Lohengrin, Tannhseuser.