II. — Qualités et attributs du héros
Le héros est jeune et beau, — Parsifal et Lohengrin possèdent évidemment ces qualités ; quant à Sigfried, c'est, dans le Nibelungenlied, le seul de tous les héros qui soit considéré comme beau a il semble une image peinte par quelque maître habile ». Il l'emporte en beauté sur tous ses compagnons (« comme la lune l'emporte sur les étoiles ». La légende Scandinave (Vôlsunga) en donne un portrait plus détaillé. Elle vante ses cheveux bruns et bouclés, la proportion admirable de sa taille, mais surtout ses yeux clairs et brillants ; c'est à l'éclat de ses yeux que Bru-
nehild reconnaît Sigfried caché sous l'apparence de Gunther.
Ce caractère de beauté attribué au héros est d'autant plus notable que, ainsi qu'on l'a remarqué, le sentiment de la beauté virile tient peu de place chez les jongleurs.
Mais surtout le héros est fort. — Dans cet état social primitif où la force est la seule supériorité qui soit reconnue, tous les héros qui entourent Sigfried sont d'une vigueur prodigieuse. Mais Sigfried est plus fort qu'eux tous. Dès sa jeunesse, il était plus fort que plusieurs hommes et, par jeu, assommait parfois ses camarades; nous pouvons comparer les exploits de Sigfried enfanta la vigueur précoce d'Hercule au berceau, étouffant les serpents envoyés pour le dévorer. C'est que le héros, de par sa mission mythique, doit être invincible ; il ne peut pas avoir le dessous dans les nombreux combats qu'il engage. Il faut donc qu'il soit d'une vigueur bien supérieure à celle que ses adversaires peuvent posséder. D'ailleurs, la force de Sigfried et ses chances de victoire s'accroissent à chaque exploit qu'il accomplit ; il en est de même de son invulnérabilité. Ce dernier attribut n'est pas
inné en lui ; les diverses formes de la légende que nous avons relatées plus haut établissent que Sigfried est devenu invulnérable après s'être frotté avec le sang ou plutôt le corps fondu du dragon ; c'est toujours la libation fortifiant le feu, et la comparaison s'impose avec Achille, invulnérable comme Sigfried, pour avoir été trempé dans l'eau du St^^x. L'un et l'autre d'ailleurs n'ont qu'une invulnérabilité incomplète; il le faut bien, puisqu'ils doivent un jour être frappés à mort, et c'est pourquoi l'on imagine la circonstance du talon d'Achille qui ne fut pas trempé dans le Styx, ou celle de la feuille de tilleul qui tomba entre les épaules de Sigfried.
Le héros ignore la peur. — C'est encore en vertu d'une conception analogue aux précédentes que le héros est représenté comme doué d'une vaillance surhumaine; c'est elle qui le pousse à rechercher sans cesse de nouvelles aventures. Il aime le danger pour lui-même, et dans le Seyfridslied par exemple, nous le voyons parfois relever le géant qu'il vient d'abattre pour lui rendre ses armes et recommencer la lutte. Le trait ne semble pas d'ailleurs être pri-
mitif et Wagner a su le réduire à ses véritables proportions, en faisant de « l'insouciance du danger )),une des caractéristiques deSigfried.
En réalité, le héros ne recherche pas l'exploit, mais il ne l'évite pas, quels que soient les périls qu'il présente. La peur lui est totalement étrangère, et Wagner avait parfaitement raison d'affirmer l'identité, sur ce point, du caractère de Sigfried avec le type populaire bien connu en Allemagne du « garçon qui ne connaît pas la peur ». C'est que, en réalité, l'exploit ne présente aucun danger pour le héros. Si tout autre que lui doit y succomber, il est, lui, prédestiné pour Taccomplir, et devant lui toutes les difficultés s'aplanissent, comme s'écarte la barrière de flammes qui garde Brunehilde.
Le héros sage, éclairé. — Le héros jouit, dans un autre ordre d'idées, de certains dons de science et de sagesse particulière. Nous verrons que Brunehilde, en s'éveillant, donne à Sigfried des enseignements qui le rendent prudent et savant. De même encore, il acquiert le don de comprendre la langue des oiseaux. Quelquefois enfin, comme dans la légende du Tournoi des Poètes, que Wagner a jointe à celle de
Tannhaeuser, le héros se manifeste en devinant des énigmes, ou bien il prédit l'avenir ; dans ces deux cas, ainsi que dans le suivant, il est comme Apollon poète et devin, c'est-à-dire bruyant, crépitant.
Le héros chanteur. — Dans certaines légendes, en effet, le héros n'est pas un chevalier et n'a besoin ni de force, ni de bravoure : il possède alors une autre supériorité qui correspond au genre d'exploit qu'il doit accomplir. C'est en chantant que Tannhaeuser doit conquérir Elisabeth, mais en chantant mieux que personne et en remportant le prix dans une lutte poétique. Nous avons vu que le chant est un développement de l'idée du crépitement que produit la flamme lorsqu'elle s'empare de la libation. C'est donc pour le héros une façon de manifester sa qualité de héros-feu ; il chantera en présence de l'héroïne-libation et il chantera comme seul il peut le faire, c'est-à-dire mieux que ses concurrents. Les vaincus, ayant montré qu'ils nétaient pas le chanteur-feu, unique et prédestiné à la victoire, disparaîtront, et le mythe l'exprime par cette idée qu'ils seront mis à mort.