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LES DIEUX-HÉROS

La conception mythique du dieu diffère profondément de ridée morale qui s'est développée dans les religions et les métaphysiques. Le dieu, dans le langage mythique primitif est le devtty c'est-à-dire le brillant ; c'est donc une personnification du feu absolument équivalente à celle du héros, telle que nous l'avons précédemment indiquée. La différenciation entre les dieux et les héros semble être bien artificielle et s'être établie assez tard; les traits qui la constituent sont d'ailleurs peu précis. Il semble que les dieux habitent dans une région surnaturelle, par opposition au héros qui passe sa vie sur la terre, parmi les hommes; mais ce trait n'est pas assez constant pour être décisif: on sait que les

dieux de la mythologie grecque habitent sur l'Olympe, qui est une montagne réelle, que Vulcain a établi ses forges dans le cratère de l'Etna, etc. Nous verrons d'ailleurs plus loin ce qu'il faut penser de ces éléments géographiques transportés dans la mythologie.

La différence la plus précise semble nous être fournie par le caractère d'immortalité attribuée aux dieux surtout dans la mythologie grecque. L'immortalité est pour les Grecs le trait distinctif des dieux et leur appellation générique la plus courante, surtout chez les poètes, est celle d'Immortels (àGàvaToi) (1). Les héros, au contraire, sont sujets à la mort, mais la mort n'est pas pour eux ce quelle est pour les hommes ; elle marque leur passage à l'état supérieur qui les rend égaux aux dieux eux-mêmes (2). Nous verrons d'ailleurs que ce caractère de l'immortalité n'appartient pas aux dieux germaniques ; tout au moins ils peuvent en être déchus s'ils sont privés de l'ambroisie. Qu'est-ce donc en fait que cette immortalité? Elle repose tout entière

(1) La mythologie hindoue désigne également les dieux par les épithétes d'Amarâs et Anvitàs (immortels).

(2) Cf. Hésiode. Travaux et Jours, 156-173.

sur ropposition fréquente dans»les hymnes entre les deux états de la libation exprimés par les termes de mrita, c'est-à-dire mort, inerte, et amrita, qui signifie non mort, c'est-à-dire actif. On a traduit ces deux termes, très inexactement par mortels et non mortels, et on y a vu une opposition entre les hommes et les dieux ; c'est à la suite de cette erreur que l'idée d'immortalité a paru devoir être le caractère distinctif et l'attribut particulier de la divinité; les mythologies ont conservé cependant cette idée significative que les dieux ne sont immortels que lorsqu'ils sont abreuvés d'ambroisie, en grec au-êpoT'la, équivalent absolu de amritatva védique et qui représente à la fois la libation et l'idée d'immortalité ou plutôt, comme nous l'avons montré, d'activité. Nous voyons chez Homère les dieux, privés d'ambroisie, tomber dans un état de prostration, d'inertie, qui équivaut exactement à l'amoindrissement du feu privé d'aliments.

C'est de la même façon que dans la mythologie germanique les dieux conservent leur immortalité grâce à l'ambroisie que leur versent les Walkyries, ou encore (symbole équivalent) aux pommes d'or de Freyja. Ils risquent donc de

mourir si leurs ennemis les géants parviennent à se rendre maîtres de Freyja. Cette conception de la mort des dieux, qui semble n'être qu'un développement de l'idée contenue dans le passage d'Homère que nous avons rappelé, a été adoptée par Wagner et l'on sait quel parti grandiose son génie a su en tirer. C'a été d'ailleurs une inspiration de ce génie que de joindre étroitement à l'histoire de Sigfried et de l'Or du Rhin ce motif si dramatique dont il ne trouvait que l'amorce, si l'on peut dire, dans les Eddas Scandinaves. L'idée de disparition, de mort des dieux, existe dans les poèmes eddiques, où elle est exprimée par une formule très discutée. Snorri Sturluson emploie exclusivement l'expression de « ragna rôkkr » qui signifie exactement « obscurcissement, extinction », ou, comme Wagner l'a traduit, « crépuscule » , au lieu de l'expression prétendue plus ancienne de « ragna rok », « dernières destinées des dieux», prétendue plus ancienne. Pourtant la première se trouve déjà, bien avant Sturluson, dans un poème eddique, la Lokasenna, 39, 6. Il ne nous appartient pas de prendre parti ; il nous semble cependant que l'expression condamnée en général par les éru-

dits, mais vengée par l'éclatante fortune que lui fit Wagner, est beaucoup plus intéressante et plus significative, si l'on se souvient que les dieux sont primitivement et étymologiquement les lumineux, les brillants.

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