CHAPITRE V
L'héroïne
Le nœud essentiel de l'action mythique, est l'union du héros avec l'héroïne. Cette union, comme nous l'avons dit, est toujours considérée comme résultant d'une conquête, entourée d'obstacles dont le héros prédestiné peut seul triompher. Le caractère de l'héroïne est donc d'être à la fois le prix de la conquête, et c'est là sa véritable signification si nous nous reportons à la naissance du mythe, et l'objet désiré, aimé, — l'amante, l'épouse.
Le rôle de l'héroïne n'est pas, en général, l'équivalent féminin de celui du héros, et les mythologues qui n'ont vu dans cette différence de sexes qu'un détail de mise en œuvre, n'ont eu raison que pour quelques cas déterminés. En général, l'héroïne est un personnage à peu près passif: elle attend la venue du héros sans rien faire pour la hâter ; elle subit sa conquête sans l'avoir voulue. Son rôle est à ce point de vue
à peu près semblable à celui du trésor ou de l'objet, quel qu'il soit, que le héros doit conquérir.
Ce n'est pas cependant qu'elle n'exerce aucune influence sur l'action ; mais cette influence est toute inconsciente ; elle dérive de sa signification mythique ou des événements qu'elle subit, mais non pas de sa volonté. C'est ainsi que le plus souvent l'exploit est provoqué par l'amour qu'elle a inspiré au héros, soit qu'il l'aime sur sa réputation, comme nous verrons que Gunther aime Brunehild, soit qu'il l'ait eu déjà comme épouse et qu'elle lui ait été enlevée ; le cas est très fréquent et nous en avons cité des exemples d'ailleurs bien connus.
Avant l'arrivée du héros, l'héroïne est d'habitude dans une situation dangereuse ou pénible ; le cas le plus fréquent est d'être retenue prisonnière par un ravisseur, ou par des êtres monstrueux,ou par des parents cruels et pervers. Quelquefois aussi elle est plongée dans un sommeil profond ; mais cette situation doit toujours cesser à l'arrivée du héros qui la délivre, comme l'approche du feu a pour effet de faire sortir la libation de l'état d'obscurité, d'oppression où elle était aux mains des « empêcheurs »
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pour la faire passer à l'état brillant, conçu comme une heureuse délivrance.
En retour, la conquête ou la perte de l'héroïne équivalent, pour le héros, à un changement d'état, facilement explicable par des considérations analogues : le feu est accru, fortifié par la libation ; il acquiert grâce à elle toutes les qualités qui le caractérisent : au contraire, quand il en est privé, il perd en même temps tout ou partie de ces qualités.
C'est ainsi que, dans les légendes que nous étudions, le rôle de l'héroïne et son influence sur l'action peuvent se ramener à quelques idées principales qui sont les suivantes :
1° Dans le cas le plus ordinaire, l'héroïne communique au héros un certain nombre de dons plus ou moins merveilleux qui lui permettront de mener à bien ses entreprises postérieures ; on peut en voir déjà un exemple dans la légende de Médée mettant sa science et ses incantations au service de Jason pour conquérir la Toison d'or.
2° Une idée assez fréquente est celle d'après laquelle le héros doit soutenir une lutte contre rhéroïne elle-même avant de la posséder. Cette
conception semble en contradiction avec ce que nous avons dit de la passivité de l'héroïne ; mais elle n'est certainement pas primitive ; c'est sans doute une corruption, une adaptation de ridée de conquête aux légendes où manque le personnage de l'ennemi-obstacle.
30 Enfin l'héroïne est souvent la cause involontaire de la déchéance, de la mort ou du départ du héros.
D'ailleurs, l'héroïne est presque toujours fille de roi et d'origine divine, comme le héros. Elle est belle et possède des vêtements brillants.