‹ Les Héros de Richard WagnerChapitre 18 sur 28 · L OUBLI DE L HEROÏNE · texte numérisé non relu

L OUBLI DE L HEROÏNE

Sigurd, après avoir quitté Brunehild, se rend à la cour du roi Giuki ; or celui-ci est père d'une fille, Gudrun et deux fils, Gunther et Hagen. Par les artifices de la reine Krimhilde, qui lui fait boire un breuvage magique, Sigurd oublie sa fiancée, puis il s'éprend de Gudrun et recherche sa main. Mais il se trouve que Gunther s'éprend lui-même de Brunehild, et Sigurd lui offre de lui venir en aide. Ils se rendent ensemble au château entouré de flammes ; mais le cheval de Gunther refuse de franchir la barrière de feu. Grani lui-même, monté par Gunther, hésite. Alors ils décident de changer de forme, et

Sigurd, sous l'apparence de Gunther, pénètre dans le château et conquiert Brunehilde, qu'il livre à Gunther, après lui avoir repris l'anneau qu'il lui avait donné.

L'idée de l'oubli de l'héroïne par le héros aussitôt que celui-ci l'a quittée, est essentiellement mythique ; les contes populaires la reproduisent fréquemment, et nous en trouverions facilement des traces dans les littératures classiques. Nous ne citerons que l'histoire de Sakuntala, bien connue par le drame du poète hindou Kâlidâsa, parce qu'elle présente une analogie précieuse qui nous éclairera sur la signification d'un détail particulier de notre légende. Sakuntala, devenue l'épouse du roi Jayadratha, a reçu des lui un anneau ; mais par suite d'un mauvais charme, elle a perdu l'anneau dans une fontaine, en voyageant pour rejoindre son époux, et lorsqu'elle se présente devant le roi, celui-ci ne reconnaît ni elle ni leur enfant.

Ces différents détails sont faciles à expliquer : aussitôt que le héros-feu a quitté l'héroïne-libation, leur union cessant, l'héroïne retombe dans l'état d'amoindrissement, d'obscurité, d'inertie qui était le sien avant cette union ; c'est

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ce qui se traduit par la formule de l'oubli ; cet oubli est trop complet, trop absolu, pour être d'ordre rationnel. Ce n'est pas, en effet, un simple délaissement, c'est un abandon d'autant plus complet qu'il est, de la part du héros, inconscient et involontaire : l'héroïne n'existe plus pour lui, il ne la connaît plus. Elle peut cependant se faire reconnaître de lui grâce à l'anneau qu'il lui a donné et qu'elle a gardé au doigt. Cet anneau représente l'étincelle, le germe de feu qui reste, — symbole des flammes qui renaîtront, — au sein de la libation obscure, et empêche, par conséquent, la séparation complète et définitive. Il tient, dans une certaine mesure, la place du héros absent, empêche en quelque sorte qu'il ne soit tout à fait disparu. C'est d'ailleurs pour cette raison, que l'anneau se perd, le plus souvent, dans l'eau d'une fontaine, comme dans la fable de Sakuntala, ou dans une rivière, comme dans nombre de contes populaires, l'eau étant le symbole le plus fréquent de la libation inerte et obscure.

Dans notre légende, Brunehilde, au contraire, garde son anneau jusqu'au moment où le héros

renonce définitivement à elle pour la livrer à un autre ; il a soin alors de le lui reprendre.

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