L AMOUR PECHE
Le personnage de Vénus dans la légende de Tannhseuser, ainsi que celui de Kundry, dans celle de Parsifal nous offrent deux exemples particulièrement intéressants de déchéance du héros par la faute de l'héroïne. Cette déchéance est d'un caractère particulier et se rattache à la conception chrétienne du péché car dans ces deux récits, d'un caractère mythique incontestable, des idées religieuses peu anciennes se sont mêlées aux données primitives ; dans cette combinaison, les unes et les autres se sont mutuellem ent modifiées ; et l'héroïne-amante primitive, dont la possession confère au héros les diverses qualités qui constituent sa personnalité mythique, est devenue la courtisane qui séduit et qui fait déchoir. Cette idée de l'amour-péché est assez intéressante pour que nous nous y arrêtions à propos des personnages de Vénus et de Kundry.
Bien connue est l'histoire du Minnesinger
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Tannhaeuser qui, voulant connaître l'amour, descendit dans la montagne de dame Vénus, et, durant de longues années, fut aimé de la déesse. Il s'enivra longtemps de coupables délices, mais la satiété vint un jour et avec elle les remords ; il s'arracha des bras divins de son amante, et, pour obtenir son pardon, prit en pénitent le chemin de Rome. Mais le pape ayant repoussé sa prière, il revînt au Vénusberg.
Tels sont les traits principaux de la légende de Tannhaeuser, telle qu'elle est racontée dans un lied bien connu du xiii^ siècle, et telle, ou peu s'en faut, que Wagner l'a adoptée pour en faire la première partie de son opéra. Nous ne nous arrêterons pas ici sur le personnage de Tannhaeuser, personnification du héros chanteur dont nous avons déjà expliqué l'origine, et qui fut d'ailleurs un personnage très réel avant d'être un héros de légende. De même, nous étudierons, dans un prochain chapitre, les mystères du Vénusberg, montagne merveilleuse où Tannhaeuser descendit pour trouver la déesse de l'amour. Nous ne nous occuperons ici que de ce dernier personnage, et de la conception particulière qui montre le héros subissant une
déchéance par le fait de l'amour considéré comme péché. Nous joindrons au personnage de Vénus celui de Kundry, dans Parsifal, qui, bien que créé de toutes pièces par Wagner, n'est qu'une nouvelle incarnation de cette idée de l'amour péché, mêlée à quelques autres idées chrétiennes, comme celle de la Rédemption.
On sait que Kundry est pour Wagner « l'éternel Féminin », — la femme, instrument involontaire de perdition et de péché. Enflammée autrefois pour le Christ d'un amour impie, (comme la Marie-Madeleine du Jésus-Christ que Wagner avait ébauché) et poursuivant de sa haine celui qui n'avait pu accepter cet amour, elle rit en voyant passer le divin crucifié ; m^ais, sous le regard doux et triste de Jésus, elle a baissé la tête et s'est enfuie. Et depuis, elle semble condamnée à chercher sans cesse l'oubli et le pardon de son crime dans Tamour, qui ne lui donne qu'amertume et déception. En chaque homme auquel elle se livre, elle croit trouver le Sauveur qui lui donnera enfin la paix et le repos. C'est par là qu'elle est tombée au pouvoir de Klingsor, et qu'il a fait d'elle le plus dangereux instrument de sa puissance. C'est elle qui a
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causé la chute d'Amfortas et qui prépare celle de Parsifal ; mais quand elle peut échapper à l'empire du magicien, elle se glisse, sous un déguisement misérable , parmi les chevaliers du Graal, et elle essaie d'expier en servant humblement xVmfortas et ses compagnons. Puis Klingsor reprend possession d'elle, et elle retourne au Jardin de Perdition pour y redevenir la Séductrice, l'instrument de chute et de damnation. Seul pourra la sauver celui qui vivra pur comme jadis le Christ, et refusera son amour ; ce rédempteur sera Parsifal.
Il y a dans cette succession d'états opposés une idée mythique. L'héroïne revêtue tantôt de vêtements brillants, tantôt de haillons misérables, vivant tantôt dans la spendeur des fêtes, tantôt parmi les besognes serviles, nous rappelle la Cendrillon du conte ; mais il faut en rapprocher aussi la Proserpine de la mythologie grecque qui passe six mois sous terre (dans la région obscure, infernale) et six mois sur terre; les Dioscures qui de même sont alternativement sur terre et aux enfers, et bien d'autres légendes analogues. On peut voir là une représentation symbolique de la succession entre l'état obscur
et l'état brillant du sacrifice, pendant ou après sa célébration.
Nous retrouvons donc à la base de l'arrangement de Wagner la même idée que dans la légende primitive de Tannhseuser, c'est-à-dire la damnation ou la déchéance par l'amourpéché. Cette idée tient étroitement à l'ascétisme chrétien ; pourtant elle ne semble pas faire partie intégrante et nécessaire de la doctrine de Jésus qui pardonna à Marie-Madeleine et protégea la femme adultère contre les fureurs de la populace. Il a dit lui-même « qu'il doit être beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé ». D'où vient donc cette idée toute contraire d'après laquelle l'amour est une cause de damnation ? On peut sans doute y voir un effet des idées ascétiques, qui, venues de l'Inde, s'infiltrèrent lentement dans le dogme et dans la morale du christianisme. L'ascétisme brahmanique, en effets condamne toutes les passions en tant que manifestation de la personnalité qu'il veut abolir. Il faut éviter tout commerce voulu avec les sens, et c'est à ce titre que l'amour est proscrit. C'est encore dans l'Inde que nous trouvons les premiers mythes qui
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portent la marque de ces théories : lorsque un ascète, par ses mortifications, a acquis des mérites assez considérables pour qu'il puisse porter ombrage aux dieux eux-mêmes, ceux-ci lui envoient une ou plusieurs Apsaras. Les Apsaras, nymphes célestes, servantes d'Indra, ont par ailleurs un rôle plus glorieux, et nous avons pu les assimiler aux Walkyries. Le plus souvent cependant, dans la littérature sanscrite, elles jouent le rôle de séductrices. Si l'ascète succombe à la tentation, s'il se livre à l'amour, il perd les mérites qu'il avait amassés, et doit renoncer à s'élever jusqu'à la puissance des dieux.
Il est impossible de méconnaitre la ressemblance de ce détail légendaire, si fréquent dans la littérature mythique hindoue, avec tel récit que l'on pourrait croire d'origine essentiellement chrétienne, par exemple la légende bien connue de la tentation de saint Antoine ; la reine Cléopatre, envoyée par Satan pour « tenter » le saint ermite et lui faire perdre, s'il succombe, le fruit d'une longue vie de mortifications et de prières, correspond exactement aux Apsaras hindoues. Toutes les tentations
diversement effroyables qui remplissent les Vies de Saints plus ou moins authentiques, doivent encore se ramener à cette conception, et de même, dans un ordre d'idées un peu différentes, les mystères du Walpurgis et les tentations de Faust par les belles courtisanes de l'antiquité, Hélène et, toujours, Cléopatre.
La déchéance par l'amour est par contre presque inconnue dans la mythologie grecque. A peine pourrait-on en citer comme exemple l'esclavage d'Hercule auprès d'Omphale ; mais le caractère mythologique de cette fable nous semble douteux, et l'humiliation qu'elle implique n'est point équivalente à la damnation chrétienne ni à la déchéance brahmanique. Il faut sans doute expliquer l'absence de cette conception par le peu de développements que prirent en Grèce les doctrines ascétiques.
DÉCHÉANCE PAR LA FAUTE DE l'hÉROINE SA CURIOSITÉ FATALE
Il arrive parfois que la faute qui détermine le départ du héros est imputable, non plus à celui-ci, mais à l'héroïne. Nous en avons un exemple dans la légende de Lohengrin. On
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sait que Lohengrin a imposé à Eisa de ne jamais chercher à savoir quel il est et d'où il est venu. A cette condition seulement, il lui sera possible de rester auprès d'elle et d'assurer son bonheur. Mais Eisa ne peut respecter toujours la volonté du héros ; un jour vient où il ne lui suffit plus d'aimer, où elle veut savoir, et la fatale question s'échappe de ses lèvres. Alors le chevalier mystérieux, obéissant à on ne sait quelle loi, doit partir, non sans avoir révélé son origine divine et la splendeur de son royaume lointain.
Le motif de la curiosité fatale qui fait perdre à l'héroïne l'amour du héros, est sans doute très ancien : du moins en trouvons-nous quelques variantes dans les littératures classiques. Il n'est point cependant d'une clarté absolue et l'interprétation en est difficile. Peut-être n'y faut-il pas voir une conception mythique et devons-nous croire que l'observation de la vie réelle a suffi pour inspirer des récits analogues, même en des temps et chez des peuples différents. La plus connue de ces légendes est la gracieuse histoire de Psyché ; on peut en rapprocher encore celle de Sémélé, mère de Bac-
chus. Chacune de ces deux fables contient, outre l'idée commune de la curiosité punie, des détails différents dont le rapport avec cette idée est assez difficile à discerner. On peut supposer que l'ignorance où Psyché doit rester de la forme et de son divin amant, correspond à la nuit mythique, où le feu et la libation sont plongés durant la non-activité du sacrifice. D'autre part, Sémélé, consumée par l'approche de Jupiter, symbolise évidemment la libation enflammée par l'approche du feu. Mais il est difficile de tirer de ces interprétations de détail, une explication complète et certaine de la légende qui nous intéresse.