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LE TRÉSOR DES NIBELUNGEN

La Vôlsunga raconte que trois dieux : Odin, Hœni et Loki, voyageant par le monde, passèrent un jour sur le bord d'une rivière et aperçurent une loutre. Loki l'ayant tuée d'un coup de pierre, ils en portèrent la dépouille chez Hreidmar, qui demeurait non loin de là. Or, il se trouva que cette loutre n'était autre que Otr, le propre fils de Hreidmar et le frère de Fafnir et de Regin. Ceux-ci menacèrent les dieux de mort s'ils ne leur payaient le prix du sang et ils exigèrent comme rançon tout l'or qu'il faudrait pour couvrir, intérieurement et extérieurement, la fourrure de Otr. Heureusement pour

(1) Cf. Ploix, op. cit., p. 30 et chap. IV.

les trois dieux, habitait tout près de là, dans une cascade, sous la forme d'un brochet, le nain Andvari, possesseur de richesses immenses. Loki le prit dans un filet que lui prêta Ran, la déesse de la mer, qui était sa parente. Le nain dut acheter sa liberté en livrant tout son or ; il dut même abandonner un anneau qu'il tentait en vain de dissimuler et que les dieux lui prirent encore. Cet anneau avait le pouvoir de reconstituer à lui seul tout le trésor, à la volonté de celui qui le possédait. Les dieux eussent bien voulu le garder, mais quand tout l'or fut étalé sur la fourrure de Otr, à l'intérieur et à l'extérieur, Hreidmar, en regardant attentivement, s'aperçut qu'un poil était encore visi- Les dieux durent y mettre l'anneau, mais Loki leur révéla qu'Andvari dépouillé avait lancé une malédiction terrible sur l'anneau, et que quiconque le posséderait périrait de mort violente.

En effet, lorsque les Niflungar, Hreidmar et ses fils, furent en possession du trésor, une querelle éclata entre eux. Hreidmar voulut tout garder pour lui et refusa à ses fils la part qu'ils réclamaient. Ceux-ci complotèrent de le tuer

pendant son sommeil, et lorsqu'il fut endormi, Fafnir le perça de son épée. Il s'empara donc du trésor et menaça Regin de le tuer lui aussi s'il en réclamait quelque chose. Alors Regin s'enfuit et Fafnir se rendit dans le Gnitaheide et là, ayant pris la forme d'un dragon, il se coucha sur son or.

Or, Regin s'étant rendu à la cour de Alf, y devint le précepteur de Sigurd. Comme il rêvait toujours de s'approprier le trésor de Fafnir, il reforgea pour Sigurd l'épée de Sigmund et lui persuada d'aller tuer le dragon. Il l'accompagna sur le Gnitaheide, et là, auprès du chemin que suivait le monstre pour aller boire, ils creusèrent une fosse. Sigurd s'y cacha et quand Fafnir passa, il lui plongea son épée dans le cœur, et devint ainsi le maitre du trésor. Or, Regin projetait de le tuer pour s'en emparer à son tour; mais Sigurd, ayant goûté au cœur de Fafnir, comprit soudain le chant des oiseaux, et entendit deux pies qui parlaient de la trahison de Regin. Il tua donc Regin et chargea le trésor sur son cheval Grani.

Dans la tradition allemande et surtout dans le Nibelungenlied, la légende du trésor s'est sensi-

blement modifiée. Elle se rapproche davantage des éléments ordinaires des contes de fées: trésor caché dans une montagne, gardé par des nains, etc.

Il y estditqueSigurd, un jour qu'il chevauchait seul, trouva près d'une montagne le peuple des Nibelungen assemblé devant le trésor du roi Niblunc. Il s'agissait de partager le trésor équitablement entre les deux fils du vieux roi. On chargea Sigfried d'effectuer le partage et, comme prix de son entremise, on lui donna l'épée Balmunc. Mais le partage n'était point facile et Sigfried, qui s'impatientait, trouva plus expéditif de mettre à mort les deux rois, ainsi que tous ceux qui leur portèrent secours, et de s'adjuger le trésor. Il terrasse encore quelques géants et quelques nains, entre autres Alberich, auquel il ravit la Tarnkappe et leur confie le trésor à garder.

Il n'y a pas dans tout cela grand chose de mythique; c'est de la fantaisie pure, et nous n'aurons à relever dans ce récit aucun élément nouveau ; la fantaisie du narrateur a présidé seule à la combinaison des détails légendaires antérieurs. Il en est à peu près de même du récit du Seyfridslied.

Nous y trouvons la même idée du trésor caché dans une montagne et gardé par des géants et des nains. Aidé par l'un des nains, Engel, il triomphe du géant Kuperan et s'empare du trésor caché. Guidé toujours par le nain Engel, il tue en outre un dragon qui gardait captive la princesse Krimhild, puis il emmène celle-ci à Worms pour l'épouser. On trouve dans ce récit un mélange assez curieux d'éléments appartenant aux légendes que nous avons rapportées plus haut; leur rapprochement nous est une preuve de la parenté déjà démontrée plus haut, des dragons, géants, nains, etc., comme ennemis des héros et gardiens du trésor; 2° de l'analogie entre la conception du trésor et celle de la femme, considérés tous deux comme objet à conquérir et récompense de l'exploit.

Telles sont les versions assez diverses de cette légende du trésor des Nibelungen qui a tant excité la curiosité des érudits, et qui donna lieu à des interprétations si nombreuses et si différentes. Ce qui, aux yeux de beaucoup de mythographes, l'a rendu particulièrement intéressante, c'est qu'elle semble avoir une portée morale. La malédiction attachée au trésor et qui cause la

mort par meurtre et par trahison de quiconque le possède, donne à ce mj^he une sorte de moralité tragique dont Wagner a su tirer un merveilleux parti, mais qui, bien avant Wagner, l'avait fait considérer assez généralement comme un mythe sur la puissance de l'or. D'après Laclimann, un poète philosophe ayant voulu chanter l'attrait mystérieux de Tor sur les hommes et son rôle malfaisant, aurait imaginé le mythe du trésor. Si au premier abord, les apparences semblent montrer en effet dans cette légende étrange une sorte d'apologue épique et grandiose sur les dangers de la convoitise funeste que l'or éveille dans le cœur des hommes, les raisons les plus sérieuses militent contre cette interprétation. Ce n'est pas ainsi, nous le savons, que naissent des mythes. On a depuis longtemps renoncé aux explications symboliques par lesquelles on voulut jadis rendre compte de la mythologie ; on a reconnu — et ce n'était pas difficile — que le mythe était essentiellement « amoral » et que par suite, il ne fallait pas lui le considérer comme un apologue destiné à moraliser l'humanité ; et de fait, si le mythe qui nous occupe peut bien donner une leçon de détache-

ment, ou de défiance vis-à-vis de l'or, combien d'autres n'enseigneraient que Tavidité, la fausseté, la débauche, etc. ? Le mythe du trésor serait donc un cas isolé, ne se rattachant à aucun système, n'ayant rien de commun avec l'ensemble de la mythologie indo-européenne ; ce serait une création individuelle et consciente imaginée de toutes pièces pour les besoins d'une théorie morale d ailleurs assez médiocre ; un apologue, répétons-le, et non point un mythe. Nous croyons pouvoir affirmer qu'il n'en est rien ; les divers traits de cette légende se retrouvent dans des légendes analogues, et qui n'ont aucune prétention morale : le trésor des Nibelungen est, comme nous l'avons vu, l'équivalent de la toison d'or que va conquérir l'expédition des Argonautes, et aussi des trésors immenses accumulés par les Panis védiques dans les entrailles de la terre. Il tient son nom d'êtres mythiques malfaisants, ennemis du héros, qui ne sont que la personnification de l'obstacle, et des régions mythiques obscures, nébuleuses, humides, infernales où ne brille point le feu : on peut rappeler, comme conception analogue l'idée de richesse attribuée dans la mythologie grecque, par exemple,

aux Dieux infernaux et que prouve le nom même de Pluton(l).

Ce trésor est composé d'or et de pierres précieuses. Il est très abondant. « Vous pourriez, dit le Nibelungenlied, ouïr merveilles de ce trésor. Douze chariots, lourds et grands, à peine purent le porter en quatre jours et quatre nuits de la montagne sur les barques, et chaque chariot devait faire trois voyages par jour. Ce n'était qu'or et pierreries. Quand on en eût acheté le monde, sa valeur n'eût pas diminué d'un marc... Dans ce trésor se trouvait une petite verge d'or, la baguette du souhait. Celui qui l'aurait eue aurait pu être le maître de l'univers entier. » Cette baguette, dont le rôle est évidemment de reconstituer indéfiniment le trésor, nous rappelle l'anneau d'Andvari, dont l'usage était le même ; pourtant ici se place une remarque : lorsque les Dieux, dans le récit de la Vôlsunga, doivent abandonner l'anneau pour cacher le dernier poil de la fourrure de Otr, il leur serait facile, si l'anneau avait vraiment cette propriété, de créer de l'or assez pour con-

(1) En grec nXojTtov. Le nom latin Dis, ditis (comparer dives) est aussi significatif.

tenter Hreidmar, et pour garder l'anneau. C'est que, sans doute, l'anneau n'est qu'une forme du trésor; c'est le trésor lui-même, entant qu'actif, se reproduisant incessamment. L'un ne saurait donc être séparé de l'autre. C'est ce qu'a deviné Wagner qui ne distingue pas l'anneau du trésor, mais fait de l'anneau forgé par Alberich avec l'or du Rhin, le substitut ou le symbole du trésor.

Nous avons déjà comparé le rôle de la verge d'or à celui de la baguette des fées, qui change la chaumière en palais, ou au caducée de Mercure avec ses diverses propriétés magiques.

L'origine du trésor est également intéressante; nous relevons sur ce point deux traditions ; d'après la première, qui est celle adoptée par Wagner, le trésor provient des esprits des eaux (les ondines du Rhin, le nain Alberich caché dans une cascade, sous la forme d'un brochet); la seconde nous le montre amassé dans les entrailles de la terre par les nains qui l'ont acquis en creusant le sol et fouillant le sable des rivières. Or l'eau ou l'intérieur de la terre sont dans la langue mythique, les substituts fréquents de l'idée de la libation obscure. Le trésor

est donc, selon toute vraisemblance, et comme nous l'avons indiqué déjà, l'image du feu que recèlent les libations obscures .

Enfin, presque partout dans les légendes que nous avons étudiées, les possesseurs du trésor sont appelés Nibelungen, que ce soient des peuples ou des princes comme dans le Nibelungenlied ou, comme dans la plupart des cas, des êtres fabuleux; nous avons montré dans un autre chapitre que cette dernière conception était sans aucun doute la plus ancienne et que l'appellation du trésor des Nibelungen ne signifiait rien autre que trésor qui vient des régions obscures, humides, infernales, et des êtres mythiques qui habitent ces régions.

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