LE SAINT GRAAL — LA SAINTE LANCE
Ces deux mythes nous offrent un exemple très intéressant de l'adaptation d'une fiction essentiellement païenne à des idées chrétiennes. Nous pouvons comparer ces objets au trésor conquis par le héros, en raison du rôle évidemment analogue qu'ils remplissent dans la légende
de Parsifal : ils sont le prix du combat entre Parsifal et Klingsor. Parsifal est bien un héros conquérant ; et le Saint Graal représente d'une façon plus claire que les conceptions analogues du trésor ou de la femme, la véritable nature de l'objet conquis, c'est-à-dire la libation.
Le Saint Graal, comme on sait, est le vase d'émeraude où Joseph d'Arimathie recueillit le sang qui coulait des plaies de Jésus crucifié. C'était, selon certaines versions, le même qui servit à la Cène. Cette sainte relique fut apportée au saint roi Titurel par les anges du ciel, qui lui confièrent en même temps la lance qui transperça le cœur du Christ. Pour conserver ces restes précieux hors de l'atteinte des hommes souillés par le péché, Titurel construisit au sommet d'une montagne, un sanctuaire merveilleux qu'il appela le Mont du Salut. Et là, investi de la double dignité de prêtre et de roi, entouré d'une garde de chevaliers, purs parmi les purs, forts pami les forts, il célèbre le culte du Graal. La relique merveilleuse entretient en ceux qui la contemplent une vie miraculeuse ; elle est pour eux l'aliment divin qui répare leurs forces et leur donne une immortelle jeunesse.
Il est facile de reconnaître dans ce dernier trait une idée mythique indo-européenne fort importante, et qui n'est pas aussi étrangère que Ton pourrait le croire à l'esprit et même aux rites de la religion chrétienne, celle de l'ambroisie. L'ambroisie est dans la mythologie grecque, l'aliment des dieux, auxquels ils doivent, dit Homère, de n'avoir point un sang épais comme celui des mortels, et de n'être pas sujets à la mort, mais au contraire de vivre éternellement et de posséder toujours la jeunesse et la force . Nous avons vu qu'il en est de même pour les dieux germaniques. Or le rôle principal du Graal est absolument semblable . Il procure l'immortalité à ceux qui l'adorent. Il suffit qu'ils le contemplent, pour qu'il soutienne leur force et entretienne leur jeunesse. Il est l'aliment nécessaire de leur vie physique autant que de leur extase mystique.
D'autres traits sont empruntés, dirait-on, au souvenir de l'arche sainte des Hébreux : c'est ainsi que le Graal ne peut être découvert que par un seul homme qui en est le grand prêtre; de plus, comme l'arche aussi il rend parfois des oracles. Nous avons déjà ren-
contré ce don de prophétie et l'explication que nous en avons fournie est applicable à cette nouvelle forme de la fiction.
La lance sainte, en outre du rôle qu'elle remplit d'arme magique, aux mains d'Amfortas et de Parsifal possède encore la même vertu magique que la lance d'Achille dans la mythologie grecque ; elle guérit les blessures qu'elle a faites. C'est ainsi que la flamme vivifie la libation qu'elle consume.