CHAPITRE VII
La topographie mythique. — La nature et les éléments.
De même que le mythe s'est souvent fixé dans le temps en s'attachant à un fait ou à une série de faits historiques plus ou moins dénaturés, de même il s'est fixé quelquefois dans l'espace en se localisant dans telle ou telle région. Un grand nombre d'adaptations et d'identifications de ce genre se sont produites peu à peu, et quelques-unes ont pris pied définitivement dans la légende et paraissent aujourd'hui en faire partie intégrante. Dans ces conditions, il semble parfois tentant d'expliquer le mythe luimême par des considérations géographiques, ethnologiques, en un mot d'ordre positif et réel comme on a tenté récemment de le faire pour l'Odyssée ; ceci correspond aux explications historiques que nous avons délibérément écartées à propos des Nibelungen. Il est
parfaitement admissible que des influences de ce genre n'aient pas été tout à fait étrangères au développement de la tradition; il est même très vraisemblable qu'elles se soient produites un peu partout, mais trop tard pour modifier profondément le mythe ; en tous cas, elles n'ont pas présidé à sa formation. Ces influences ont pu se faire sentir surtout à l'époque de la mythologie littéraire et individuelle. Les poètes ou les mythographes, croyant donner ainsi plus de créance à leurs récits et en augmenter l'intérêt, furent souvent tentés de rapporter à des lieux connus de leur public les exploits mythiques qu'ils développaient dans leurs œuvres. Ainsi s'établit peu à peu toute une géographie légendaire, faite d'identifications isolées, ne reposant le plus souvent que sur la fantaisie du narrateur, introduisant, par exemple, dans les récits mythiques, les dénominations déjà appliquées à tel détail géographique, ou bien au contraire, faisant servir des épithètes d'origine mythique à désigner des montagnes, des fleuves ou des bras de mer réels. Ceux qui prétendraient réduire en système cette géographie essentiellement incohérente s'exposeraient
aux pires erreurs et leur tentative serait condamnée à la même stérilité que celles qui veulent construire sur des considérations historiques une explication evhémériste de la mythologie.
En réalité la géographie mythique concerne deux éléments : l'eau et la terre. L'eau, c'est la rivière ou la mer, selon que la tradition s'est développée chez un peuple marin ou terrien ; la terre, c'est surtout la montagne, la caverne et la forêt. Toutes les indications plus précises et plus détaillées proviennent des assimilations arbitraires dont nous avons parlé. Il est donc essentiel, quand on étudie l'origine et la formation d'un mythe, de savoir se dégager de la géographie terrestre et de se souvenir qu'il s'agit non pas de faits géographiques réels, mais de fictions mythiques.
De même que le héros, l'héroïne, le ravisseur, etc., ne sont que des personnifications des éléments du sacrifice, — la terre, la mer, la montagne, etc., ne sont que des représentations symboliques, des transformations de ces mêmes éléments. La terre dans les hymnes védiques, c'est la base sur laquelle reposent les sacrifices ; c'est la large (Prithivi); mais la libation, considérée
comme labase sur laquelle s'élèvent les flammes, en est le prototype et reçoit les mêmes appellations. Elle renferme les éléments inactits, mort (mritas) et c'est ainsi qu'elle devient le séjourdes morts, l'enfer ; elle renferme ainsi le germe du feu et de ses prestiges ; c'est pour cela qu'elle est représentée comme contenant des trésors immenses, et que le dieu chtonien par excellence s'appelle en grec le dieu des richesses, XIaojtwv. Mais surtout elle est obscure ; ce seront donc les parties les plus obscures de la terre réelle qui deviendront la terre mythique, c'est-à-dire les entrailles mêmes du globe ou celles d'une montagne — la montagne mythique, c'est, comme nous le verrons, l'intérieur et non le sommet du mont; c'est Féquivalent de la caverne — et, sur la surface du globe, la forêt. Enfin la libation est Télément liquide du sacrifice ; comme telle elle est représentée essentiellement par l'eau sous ses diff'érentes apparences : la mer, la rivière ou le fleuve, la mer, le lac ou même la fontaine.