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CHAPITRE PREMIER

Wagner et la mythologie indo-européenne.

Les vieilles légendes allemandes mises en œuvre par Wagner dans ses drames IjTiques, tels que Tannhœaser, Lohengrin, Parsifal et surtout la grande Tétralogie de l'anneau, ont une valeur particulière au point de vue des études mythiques. Tout d'abord ces œuvres nous offrent un exemple peut-être unique de créations inspirées, dans un siècle de science et de critique par un état d'esprit tout à fait analogue à celui qui produisit les plus belles œuvres mythiques de l'antiquité; la différence est dans une conception plus précise de la valeur propre du mythe et du rôle qu'il peut jouer. D'autre part il existe peu d'œuvres littéraires où les données fabuleuses primitives aient été si scrupuleusement conservées dans leur pureté origi-

nelle. Nous ne voulons pas rechercher ici quelle est la valeur de la théorie qui les inspira; il est trop certain qu'elle ne présente aucun caractère de vérité scientifique. Mais en leur donnant, avec la beauté esthétique qui les fait vivre dans l'art, la valeur symbolique qu'ils n'avaient à aucun titre, Wagner ne les a nullement défigurés. Ses héros sont bien les mêmes que chantèrent les bardes des sagas Scandinaves ou les jongleurs des lieders allemands. En remontant encore plus haut, ils se rattachent directement au grand courant m^iihique indo-européen. C'est ce que nous essaierons de prouver en rapprochant les détails essentiels dont se composent ces légendes avec les données analogues que nous fournissent les littératures mythiques grecque et hindoue ; et nous espérons, à la lumière de ces rapprochements, pouvoir en dégager la signification réelle et déterminer la valeur particulière de chacun de leurs éléments .

Quelques-unes des légendes dont nous nous occupons ont paru à un certain nombre d'érudits provenir de la trace laissée dans la mémoire des peuples par quelques grands événe-

ments historiques. La légende des Nibelungen, par exemple, rappellerait les luttes séculaires qui ensanglantèrent les bords du Rhin aux époques des grandes migrations, et Sigfried, Hagen, Gunther, etc., ne seraient autres que les chefs de ces peuplades farouches, héros dont leurs bardes chantèrent les exploits et dont les héritiers ont dû garder le souvenir. Il est impossible de refuser toute part de vérité à cette doctrine ; les grands faits historiques ont bien certainement laissé une trace profonde dans la mémoire populaire, et les grands chefs dont les exploits étaient vantés finirent bien souvent par se confondre, dans la tradition légendaire, avec les héros mythiques auxquels sans doute ils avaient souvent été comparés. La tradition allemande, et surtout le Nibelungenlied, nous montre de quelle façon l'histoire peut se superposer à la légende ; mais ce n'est là qu'un accident dans la vie du mythe et Wagner a vu lui-même la nécessité de le débarrasser des développements de ce genre; par la comparaison des versions Scandinaves et allemandes, il est facile de dégager, comme il l'a fait lui-même, les motifs simples et peu nom-

breux qui, par leur permanence, se révèlent comme authentiquement mythiques et primitifs, des adjonctions ultérieures d'origine historique. Nous ne nous occuperons que de ceux-là. Si nous cherchons à résumer, dans une formule aussi précise que possible, la légende de Sigfried, nous la réduisons facilement aux grandes lignes suivantes : un héros, trouvant une femme endormie dans un château entouré de flammes, la conquiert par sa vaillance, la réveille et l'épouse; le même héros conquiert encore un trésor magique; enfin il détruit des monstres horribles et cruels. La légende de Lohengrin nous fournira une formule qui n'est pas très différente : le héros sauve Eisa d'un grand danger en triomphant des ennemis qui la menacent; puis il l'épouse. Parsifal reprend à l'enchanteur Klingsor, après l'avoir vaincu, la lance sacrée ; il sauve de même le Graal des mains indignes d'Amfortas. Enfin la légende de Tannhaeuser, quoique beaucoup plus éloignée de sa forme mythique primitive, ne nous ofïre-t-elle pas, dans le tournoi des chanteurs, la trace de l'idée de la conquête d'une femme par le héros, au prix de certaines difficultés et de certains

périls ? Il semble donc bien qu'il y ait à la base de ces diverses légendes une conception commune : celle d'une lutte et d'une victoire qui donne au héros la possession d'une femme, d'un trésor, d'un objet précieux quelconque. Cette idée, diversifiée à l'infini, se retrouve dans presque toutes les légendes d'origine purement mythique. Il importe donc de savoir comment elle est née, ce qu'elle signifie et comment elle s'est développée. Elle nous donnera, sinon un instrument propre à interpréter dans tous leurs détails les légendes que nous étudierons, du moins une base scientifique et un point de départ solide qui semblent toujours avoir manqué aux recherches de ce genre, fondées sur des hypothèses ingénieuses ou sur des raisons de sentiment.

Pour en comprendre la genèse avec la précision nécessaire, il nous faudra remonter jusqu'aux sources mêmes du courant mythique indoeuropéen. Les formules métaphoriques des hymnes védiques nous rendront compte de toutes ces créations mystérieuses. Si l'on ne peut affirmer, en effet, que toutes les conceptions que nous allons examiner sont issues de

ces formules mêmes que nous ont conservées les hymnes liturgiques de l'Inde, on peut dire toutefois qu'elles sont nées de développements analogues dont la forme primitive a disparu parce que la tradition sacerdotale qui dans l'Inde nous a transmis les Védas a pu se trouver rompue ça et là au cours des migrations des peuples; mais il n'est pas moins certain que des mythes en tout semblables à ceux que nous voyons naître dans la tradition brahmanique sont dus à l'action des mêmes procédés s'exercent sur des œuvres analogues au point de vue de l'origine et de l'inspiration.

Toute la phraséologie des hymnes védiques repose sur un mode d'expression par lequel le prêtre officiant, c'est-à-dire allumant le feu sur l'autel et l'entretenant à l'aide de la libation, s'adresse à l'élément même qu'il fait naître pour montrer sa hâte ou sa joie de voir s'accomplir l'acte sacré. Il semble ainsi concevoir le feu auquel ses exhortations s'adressent, comme un être capable de les comprendre et d'y obéir. Dès lors, toutes les phases du sacrifice, — et si elles nous semblent peu nombreuses et peu variées, il n'en était pas de

même pour la minutieuse et subtile observation des prêtres, — seront présentées comme des actes de cet être surnaturel, doué de vertus nombreuses et merveilleuses et qui deviendra, au cours du développement traditionnel, le déva, le dieu, le héros. Du jour où l'artifice de langage auquel le prêtre avait recours pour s'adresser à l'élément inanimé, ne fut plus compris comme tel, on se trouva en face d'une personnification dont on n'essaya plus de se rendre compte, mais que l'on développa inconsciemment par le lent et continuel travail de l'imagination et de la tradition.

L'agent le plus actif de ce développement fut l'épithète. L'épithète est, avec la métaphore, le procédé d'amplification le plus habituel aux rédacteurs des hymnes, et leur abondance est un des caractères les plus frappants du style védique. Lorsque ce langage tout artificiel ne fut plus compris, chacune de ces épithètes prit une vie particulière et donna naissance à un être surnaturel. Ainsi naquirent les dieux védiques, Agni et Indra, qui n'étaient primitivement que deux adjectifs exprimant la qualité principale du feu, celle d'être ardent et brillant.

On pourrait multiplier les exemples. Le nombre considérable de telles épithètes permit de diversifier à l'infini la conception mythique primitive.

En face de cette figure masculine du dieu et du héros, un processus analogue créa bientôt une autre figure, féminine celle-là, personnifiant la libation par laquelle dans la liturgie primitive on alimente le feu ; d'où la production de couples mythiques, dont on peut citer comme type celui de Dyôs-Prthivi, le même évidemment que le couple hésiodique Ouranos-Gea. Il est bien naturel dès lors qu'on ait été amené à exprimer, dans la phraséologie métaphorique des hymnes, l'acte de l'union entre le feu et la libation, qui constitue le sacrifice proprement dit, qui l'engendre pour ainsi dire, par l'idée d'une union entre l'élément masculin et l'élément féminin ainsi constitués. On voit combien cette métaphore primitive était grosse de développements, étant donnés les procédés de rhétorique auxquels sont dus les hymnes védiques : on diversifia ce thème inépuisable, on en reprit les moindres détails, on développa les moindres analogies aperçues entre les deux idées. Les

métaphores ainsi obtenues sont innombrables, et c'est d'elles que dérivent les mille et une fables des mythologies indo-européennes.

L'union du feu et de la libation étant symbolisée de la manière qui vient d'être dite, on en vint à concevoir et à figurer, sous une forme correspondante, l'idée opposée de l'absence de cette union. Quand la libation est enflammée, elle est au pouvoir du feu, c'est-à-dire que, en tant qu'épouse, elle appartient à l'époux; mais cette union n'est pas continuelle, et Ton put représenter, par opposition, l'épouse-libation, comme étant, pour un temps, au pouvoir d'un reteneur, d'un gardien, qui devint bientôt un ravisseur.

Dès lors le feu ne pouvait prendre possession de l'héroïne qu'au prix d'une lutte contre ce ravisseur, et l'union devint une conquête. Cette lutte entre le héros et son ennemi a donné naissance à des épisodes et à des développements très nombreux et très divers dont l'ensemble constitue une partie considérable des mythologies indo-européennes. Elle s'est prêtée, d'autre part, à des interprétations morales ou naturistes suivant que l'on crut y voir un symbole de la

lutte éternelle du bien et du mal, ou la célébration de la victoire journalière de la lumière sur les ténèbres.

Voilà donc constituée d'une part, la triade classique des récits mythiques : le héros, l'héroïne, l'ennemi (ravisseur ou gardien) ; d'autre part, l'idée du héros considéré comme conquérant. Les mythologies sous leurs formes soit classiques soit populaires ne feront guère autre chose que développer ces éléments en les fécondant.

A côté de l'héroïne, l'objet le plus ordinaire de la conquête, c'est le trésor ; comment cette conception a-t-elle pu prendre naissance et se substituer à la précédente? Le feu brille comme l'or, auquel il a été comparé dès l'origine ; or, ce que le feu acquiert par le fait de la libation, c'est non seulement cette libation même mais aussi l'accroissement qu'il en reçoit et qui le fait s'élever, s'enfler au-dessus du liquide comme une montagne d'or (1). On en est donc venu à feindre que l'or, c'est-à-dire le feu, était contenu tout au moins en germe dans la masse du

(1) Cf. le Merou, la montagne d'or de la mythologie brahmanique.

liquide et que le héros faisait la conquête de cet or et se l'appropriait.

Il s'en faut de peu que Ton ne puisse avec les éléments que nous venons d'établir, rendre compte de toutes les conceptions m^^thiques des races d'origine indo-européennes au moins de celles qui sont primitives et réellement mythiques, et cela sans supposer aucun effort d'imagination, mais par le seul jeu des procédés presque mécaniques que nous venons d'indiquer.

Le personnage du héros est de beaucoup le plus important ; il constitue le centre et le pivot de l'action mythique. Aussi, tandis que les autres éléments peuvent se modifier de façon assez grave, ou même manquer dans certaines légendes, le personnage du héros est à peu près constant, c'est-à-dire qu'il se retrouve avec des attributs semblables dans presque tous les récits mythiques. Le rôle qu'il y joue est toujours en rapport avec les principes énoncés plus haut et les données les plus communes sont celles que nous avons indiquées :

1° Le héros conquiert une femme ;

2' Le héros conquiert un trésor ;

3° Le héros est destructeur de monstres.

Les nombreux mythes de cette dernière catégorie négligent complètement un élément essentiel des deux premières, à savoir l'objet ou la personne retenue, gardée par le monstre, pour ne plus envisager que d'une façon générale son rôle néfaste et nuisible et la nécessité de le faire disparaître.

Les mythologies classiques nous fourniraient un grand nombre d'exemples de chacune de ces trois figures mythiques. Nous indiquerons seulement quelques-unes des plus complètes, c'està-dire de celles qui sont restées le plus près de leur forme primitive et qui ont conservé soit la totalité, soit le plus grand nombre des détails qu'elles comportent.

La légende de Râma est une des plus intéressantes à ce point de vue, de la littérature sanscrite. Elle constitue le sujet d'un des deux grands poèmes hindous, le Râmâyana. Nous y lisons que Râma, fils d'un roi puissant, exilé dans une forêt par la haine d'une épouse de son père, fut dépossédé de son épouse Sîtâ par le roi des Raksasas, Ràvana, qui, après avoir vainement essayé de la séduire, l'enleva par la

force et la transporta dans sa capitale, Lanka. Rama réunit aussitôt une armée immense et franchit la mer pour aller attaquer le Raksasa dans son royaume. Il le tua et reprit possession de Sitâ. On a reconnu dans cette rapide analyse chacun des éléments que nous avons énumérés plus haut : la triade mythique du héros de l'héroïne et du ravisseur; — l'idée de la déchéance du héros, privé pour un temps de son épouse et de sa qualité de prince; — la conquête par laquelle le héros triomphe du ravisseur et le met à mort pour recouvrer son épouse et du même coup sa splendeur antérieure. Nous reviendrons sur chacun de ces points au cours des études qui vont suivre.

La légende grecque d'Hélène est trop connue pour qu'il y ait lieu de l'analyser même brièvement. Nous remarquerons seulement qu'elle a aussi pour point de départ l'enlèvement d'une femme aimée et l'expédition faite par le roi outragé, pour la reprendre et pour punir le ravisseur : nous avons donc encore ici, avec moins de netteté peut-être, les divers éléments que nous offrait la légende de Râma.

Parmi les fables où le héros se propose

la conquête d'un trésor ou d'un objet précieux il nous suffira de citer le récit bien connu de l'expédition des Argonautes. La Toison d'Or gardée par un dragon et que le héros seul pouria conquérir par sa vaillance ou par sa ruse est bien, comme nous le verrons plus loin, l'équivalent du trésor mythique.

Enfin la littérature mythique grecque nous présente un grand nombre de héros destructeurs de monstres. Un des plus célèbres est Hercule qui parcourt la terre pour la délivrer d'êtres nuisibles, tels que : animaux monstrueux, brigands, géants, etc. Nous pouvons en rapprocher Apollon vainqueur de l'hydre de Lerne, Thésée, vainqueur du Minotaure, etc.

Nous sommes dès à présent mieux préparé pour pénétrer dans ce fouillis de mythes et de légendes d'où Wagner a tiré les sujets de ses drames. A la lumière des principes que nous avons indiqués et des exemples que nous avons passés en revue, nous pourrons éclaircir les plus embrouillés, les classer, les comparer, les interpréter, autrement que par hypothèse.

Nous savons déjà que ces diverses légendes ont toutes un point commun, celui de l'exploit

mythique qui en forme l'élément principal. Cet exploit, nous avons vu quelle est sa véritable signification . Nous ne nous étonnerons plus de voir Sigfried, le héros-type, accomplir chacun des trois actes qui sont propres au héros mythique : délivrer une femme, conquérir un trésor, détruire des monstres. La légende deLohengrin, ainsi que celle deTannhaeuser, nous apparaîtront comme célébrant la conquête de l'héroïne-libation par le héros-feu sous des apparences diverses et avec des moyens différents; enfin Thistoire de Parsifal, qui conquiert le Graal et la lance et triomphe de Klingsor participera pour nous à la fois du mythe du trésor et du mythe du héros destructeur de monstres (1).

(1) Pour toutes les questions de philologie indoeuropéenne nous renvoyons aux études si savantes de de M. P. Regnaud, et particulièrement à son livre intitulé : « Les premières formes de la mj^thologie et de la religion dans l'Inde et la Grèce. »

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