LIVRE SIXIÈME
forcée. Les Vandales se lassèrent, et Boniface reçut d'Orient un secours que lui envoyait Théodose. Il risqua une bataille, fut vaincu, obligé de s'embarquer à la hâte avec les débris de ses troupes massacrées, et Hippone fut livrée au feu ; mais les habitants avaient eu le temps de fuir.
Genséric, possesseur d'une foule de prisonniers, en passa la revue dans une plaine , pour noter ceux dont la rançon pouvait l'enrichir. Chacun de ces malheureux devait comparaître à son tour dans la tente du vainqueur, pour décliner sa qualité. La chaleur était accablante ; la plupart d'entre eux défaillaient et se couchaient sur le sable. Genséric, sorti pour les considérer, en remarqua un qui paraissait dormir d*un paisible sommeil, tandis qu'un aigle planant au-dessus de lui, les ailes déployées, le couvrait de son ombre. Il le lit éveiller et lui demanda son nom.
— « Je me nomme Marcien, » répondit le captif; « et j'appartiens comme secrétaire à l'empereur d'Orient. »
— « Ixomain, » reprit le Vandale, « souviens-toi de la parole de Genséric : l'aigle que j'ai vu planer sur ta tête est l'augure de ta destinée. Va-t-en, je te fais libre; mais jure-moi que si, un jour, tu commandes aux Romains d'Orient ou d'Occident, tu reconnaîtras mon bienfait en ne versant jamais le sang d'un Vandale. »
Marcien, étonné de cette générosité du Barbare, prêta le serment qui lui était demandé. Genséric ne savait pas qu'il renvoyait à Constantinople, dans cet homme moitié soldat, moitié écrivain, le successeur que Pulchérie donnerait à Théodose IL
Tandis que Boniface était assiégé dans Hippone, Aëlîus ignorait encore que Placidie savait tout. Il se rendait, à son insu redoutable et nécessaire, et massacrait ses propres ennemis de la même main qui arrêtait les Barbares aux frontières de l'Italie.
Vainqueur des Fianks sur le Rhin , il écrasait les Visigoths devant Arles, et les Juthongues dans les gorges des Alpes, lorsqu'un fait d'armes improvisé par deux évêques détourna un moment les regards de sa renommée.
Le pape Célestin avait envoyé saint Germain, évêque d'Auxerre, et saint Loup, évèque de Troyes, dans la Grande-Bretagne, pour y pacifier des agitations hérétiques. Or, depuis que les Romains ne pourvoyaient plus à la défense de leurs colonies dans cette contrée lointaine, les montagnards Picies y faisaient à chaque instant des descentes et y semaient mille désastres. Une de ces invasions éclatait lorsque les deux évèques, après leur mission apostolique, se préparaient au retour. Les Bretons épouvantés s'avisèrent d'implorer leur secours.
— « Nous ne sommes point faits pour de pareilles luttes, » dit saint Germain d'Auxerre; « mais si notre présence peut vous encourager, à Dieu ne plaise que nous refusions de partager vos périls! »
On touchait aux derniers jours du carême. Saint Germain et saint Loup se rendirent dans le camp breton. Leur calme et leur assurance fortifiaient les esprits. Ils profitèrent de ce« bonnes dispositions pour exciter les combattants à mériter la victoire en attirant, par des actes de piété, la faveur du Dieu des armées. La fête de Pâques fut célébrée en pleine campagne, et une foule de Bretons demandèrent le baptême ; puis ils marchèrent au-devant des Picies, en priant les évêques de ne les pas abandonner.
Les deux partis furent bientôt en présence. On allait en venir aux mains, lorsque saint Germain, qui avait porté l'épée dans sa jeunesse, remarquant que les Bretons déployaient mal leur ordre de bataille, s'élança au premier rang, et prenant, par une soudaine inspiration, le rôle de capitaine, il changeais manœuvre ignorante dont il prévoyait le fatal résultat, et jeta dans un vallon boisé une forte embuscade, qui devait tomber sur le flanc des ennemis en même temps qu'on les attaquerait de front.