LIVRE SEPTIEME
Fort troublé de cette aventure, il arriva tristement auprès de saint Benoît.
« Mon bon ami , » lui cria le saint, du plus loin qu'il l'aperçut, « il y a longtemps que je vous suis des yeux. Vous avez voyagé avec l'Esprit malin. Il vous a tenté trois fois, et, à la troisième fois, vous avez succombé : mais le Diable en est pour ses frais, car votre bonne intention a efféicé le péché. »
Un homme charitable et plein de vénération pour saint Benoît, dit encore la légende, lui lit porter un jour, par un jeune serviteur, deux flacons d'excellent vin. Le messager, qui était gourmand, cacha un des flacons dans une haie qui bordait le chemin , et porta l'autre au monastère. Saint Benoît le reçut en souriant, et lui dit : «Mon enfant, pour te payer de ta peine, je veux te donner un bon avis. Garde-toi bien de porter à ta bouche le flacon que tu as caché sur la route; mais tournele sens dessus dessous, et tu verras ce qu'il contient. »
Le jeune serviteur, fort effrayé de voir qu'il n'y avait rien de secret pour l'homme de Dieu, se retira tout étourdi. Quand il repassa devant la cachette du flacon , il le renversa avec une tremblante curiosité, et il en sortit un long serpent.
Une autre fois, saint Benoît, assis près du foyer, mangeait en silence une portion d'herbes cuites avec un peu de sel, car il vivait aussi pauvrement que le dernier de ses moines. L'un d'eux, debout derrière lui , tenait une lampe pour l'éclairer, et ce frère, qui était noble de naissance, conçut tout à coup une pensée d*orgueil et se dit en lui-même : « Quel métier fais-je ici? Je porte la lumière, comme un vil esclave, auprès d'un homme que je n'eusse pas même honoré d'un regard, quand je vivais dans le monde!....
— « Mon frère, » lui dit aussitôt saint Benoît, « descends dans
ta conscience, et demande -lui si les pensées que tu crois cachées sont chrétiennes?... Dépose cette lampe que tu portes avec une si superbe répugnance, et va te rappeler, dans ta cellule , que tu n'es que poussière , et que tu retourneras en poussière!... »
Saint Benoît avait envoyé un jour quelques-uns de ses moines en un lieu où il voulait fonder un nouveau monastère.
«Allez, » leur dit-il, « défrichez le terrain , et j'irai, dans sept jours, vous donner les plans d'après lesquels vous commencerez à construire. »
Les moines partirent et exécutèrent de point en point ce qui leur était ordonné. Dans la nuit du sixième au septième jour, le saint apparut en songe à celui d'entre eux qui avait la conduite des autres, et lui détailla fort clairement les travaux de bâtisse auxquels il fallait procéder.
Aucun des religieux n'ajouta foi à cette vision, et ils attendirent longtemps la visite de leur père maître. Comme après une seconde semaine ils n'en recevaient aucune nouvelle, ne sachant que penser de son silence et craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque malheur, ils prirent le parti de retourner auprès de lui.
c( Père, » lui dirent-ils, w nous vous avons attendu en vain, et l'inquiétude nous ramène : avons-nous péché contre vous, pour que vous nous ayez ainsi délaissés?
— «Enfants, » répondit saint Benoît, « pourquoi dites-vous cela? N'ai-je point; apparu à l'un de vous en vision, et ne lui ai-je point enseigné ce qu'il fallait faire?... Allez en paix, et faites ce qui vous a été commandé. »
Un de ses religieux avait commis la faute de s'absenter du monastère, contrairement à la règle , pour aller revoir sa famille. En touchant le seuil de la maison paternelle, il mourut subitement. Quand il fut enterré, sa fosse se rouvrit et le rejeta. Ses parents, épouvantés, vinrent supplier saint Benoît de prier pour son repos. Le saint leur remit dans une boîte scellée le Corps de Notre-Seigneur, et leur dit : « Allez, posez coci
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sur la poitrine du mort , et remettez-le en terre. » Quand cela fut fait, la terre garda le cadavre et ne le rejeta plus.
11 faut que ce fait légendaire soit consigné par l'archevêque Jacques de Voragine, pour que j'ose le retracer, car il parait étrange que la Sainte-Hostie ait été enfermée dans une tombe, môme par l'ordre d'un saint. 11 est permis de penser qu'elle fut seulement posée sur la poitrine du mort au moment de l'inhumation, afin que cet attouchement sacré fit cesser les prestiges opérés par le démon. Quoi qu'il en soit, je rapporte le fait tel que je l'ai trouvé. Le lecteur ne doit pas ignorer que l'Rglise, au moyen âge, permettait des actes qui ne seraient plus autorisés de nos jours; et d'ailleurs, Jacques de Voragine, en recueillant les traditions chrétiennes, ne s'est pas toujours attaché à faire connaître l'authenticité des sources auxquelles il a puisé.
Une disette ayant ravagé l'Italie, saint Benoît, plein de foi dans la Providence, avait ordonné de distribuer aux indigents toutes les provisions de son monastère. On lui avait obéi d'une manière si complèie, qu'il ne restait, par hasard, qu'un peu d'huile au fond d'un vase de terre. Un pauvre s' étant encore présenté pour recevoir l'aumôme, l'économe des religieux vint dire à saint Benoît qu'il ne possédait plus que cette goutte d'huile.
— « Eh bien, donnez-la ! » répondit le saint.
I^'économe se retira, en murmurant en lui-même : «Que fera ce pauvre d'un peu d'huile? et à quoi nous servira d'avoir tout donné? Nous n'avons plus qu'à mourir de faim. »
Et il congédia le pauvre avec ces paroles chagrines.
Mais une révélation soudaine apprit à saint Benoît qu'il n'avait pas été obéi. Il entra dans une sainte colère, et se faisant apporter le vase d'huile, il le jeta par la fenêtre, « afin , » dit-
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il , « de ne point conserver au monastère un objet qui fût le fruit de la désobéissance. » Le vase tomba sur des pierres sans se briser, ni sans laisser échapper ce qu'il contenait.
Saint Benoit comprit alors que la Providence préparait un autre prodige. Il ordonna de ramasser le vase et de le donner au pauvre; puis il se mit en prière pour demander pardon à Dieu de la désobéissance du frère économe. Son oraison n'était pas achevée , que les tonneaux rangés dans le cellier du monastère se remplirent d'huile et de vin, avec une si grande abondance que le liquide débordait sur le pavé. On alla au grenier, et il se trouva si plein de blé que le plancher pliait sous sa charge. « Dieu soit béni! » s'écria le saint; « car il permet que ses serviteurs, devenus l'instrument de ses bienfaits, aient le pouvoir de ne plus laisser passer un pauvre sans lui donner l'aumône, au nom du Père qui est dans les cieux ! »
Quelque temps après, saint Benoit descendit du mont Cassin , pour visiter sa sœur qui vivait depuis longues années dans la retraite, et qui touchait au moment d'aller présenter à Dieu la couronne de sa virginité. Pendant qu'elle lui servait une légère collation , elle le pria de passer ce jour entier auprès d'elle, et de ne partir que le lendemain. Voyant qu'il s'y refusait , elle pencha sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer : « Mon frère, » lui disait-elle avec des sanglots, «je sens que c'est la dernière fois que nous nous parlons sur la terre : pourquoi me faitesvous ce chagrin ? Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ de ne pas permettre que vous me quittiez si tôt !... »
Et soudain, voilà que le tonnerre gronda dans les cieux, et une pluie torrentielle tomba avec tant de violence qu'il était impossible de poser un pied sur les chemins inondés.
— «Vous resterez maintenant, s'il plaît à Dieu, * dit la vénérable vierge , en souriant à travers ses larmes. « Notre-Seigneur ne veut pas que vous me refusiez la consolation de prolonger notre dernier entretien.
— « Prenez garde , ma sœur, d'avoir tenté Dieu , » répondit le saint. «Les prodiges ne sont pas toujours une bénédic-