‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 99 sur 222 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

vie d'anachorète. Mais Dieu, qui voulait faire fleurir par ses soins une inépuisable institution monastique, lui envoya de nouveaux frères en si grand nombre, qu'il fallut édifier un vaste enclos pour leur habitation.

Un jour qu'ils travaillaient avec ardeur, Benoît leur dépêcha cet avertissement : « Veillez sur vous , car l'ange des ténèbres »^a vous visiter. »

A peine l'envoyé eût-il fait sa co^nmission , qu'un pan de muraille s'écroula, et dans sa chute écrasa un jeune moine. On porta le cadavre aux pieds de saint Benoît. Le saint s'agenouilla près du mort, et pria avec larmes; puis, se relevant, la face illuminée d'un feu céleste, il é'cndit ses mains en croix, et s'écria , les yeux levés vers le ciel : « Seigneur, rendez la vie à ce jeune frère que vous m'aviez donné, afin que votre saint nom soit glorifié dans l'assemblée de vos serviteurs ! »

Le jeune homme ressuscita; ses blessures disparurent sans laisser la moindre trace , et l'homme de Dieu le renvoya sur l'heure continuer son travail.

Un laïque qui menait pieuse vie avait l'habitude de visiter tous les ans la retraite de saint Benoît ; il faisait à jeun ce pèlerinage, et ne mangeait qu'après avoir reçu la bénédiction du solitaire. Un jour qu'il se mettait en route, un inconnu chargé d'un sac vint à sa rencontre , et , s'étant enquis du chemin qu'il suivait, lui proposa de l'accompagner. Quand ils eurent marché pendant plusieurs heures à travers des chemins difficiles , le compagnon du pèlerin se plaignit delà faim, et, ouvrant son sac, montra les provisions dont il était muni. uPartageons,» dit-il , « il y en a pour deux. »

— « Je n'en ferai rien, » dit le pieux laïque; « mon vœu m'oblige d'aller à jeun trouver Benoît, et j'offenserais Dieu, si je manquais de fidélité à un engagement si facile. « '[

Le compagnon n'insista pas, et Jes deux voyageurs continuaient leur route sans dire mot, lorsqu'ils arrivèrent sur le soir dans une riante prairie qu'arrosait un frais ruisseau. Tous deux étaient fort las; le compagnon déclara qu'il ne pouvait aller plus loin sans réfection. «Comment Dieu, » ajouta-t-il, « pourrait-il être offensé de voir rompre le pain, dans cette solitude, par deux hommes qui perdent leurs forces? Dieu exiget-il qu'on tente l'impossible pour lui plaire, et considère-t-il comme une vertu l'abstinence de la nourriture nécessaire à la vie? Je sais qu'un vœu est sacré, mais le vôtre est imprudent ; car, s'il est méritoire de se retrancher le superflu , il n'est guère permis de priver son corps des soins indipensables. Mangez un peu, je vous prie, et, si c'est de votre part un péché, il est si léger, que j'en charge de tout cœur ma conscience.

— « Pourquoi voulez-vous me tenter? « reprit le pèlerin. « Mieux vaudrait que je n'eusse point quitté ma maison, plutôt que de manquera mon vœu. Le péché ne serait point dans l'acte de rompre le pain , mais dans la faiblesse de mon cœur; et vous , qui jugez ce péché si léger, vous en commettez un plus grave en cherchant à me séduire.

— « Sur mon àme, » reprit l'inconnu, « je vous trouve un peu leste à m'accuser î Ne savez-vous pas que la vertu de charité défend déjuger son prochain, pour mériter soi-même de n'être point jugé trop sévèrement? Allez, allez , saint homme, jeûnez tout à votre aise; vous n'y gagnerez, à ce que je vois, j qu'une bonne dose d'orgueil. Mieux vaut manger et être hum- 'I ble, que d'avoir le ventre vide et l'àme gonflée d'admiration pour soi-même ! »

Le pèlerin craignit d'avoir contristé son prochain en se faisant paraître meilleur que lui. « Pardonnez-moi , » dit-il à l'inconnu; «je n'ai pas eu l'intention de vous juger; Dieu me pardonnera si je pèche en rompant mon vœu pour vous ôter la pensée que je me crois meilleur que vous. »

Il s'arrêta donc et prit un morceau de pain; mais dès qu'i l'eut porté à ses lèvres, il ne vit plus son compagnon.

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