LIVRE SIXIÈME
d'obtenir en mariage la fille de l'empereur d'Orient. Cette union resserrait pour un moment les liens des deux Empires et fortifiait la barrière opposée à l'invasion de l'Italie. Mais autour de cette péninsule où Rome s'isolait de plus en plus, les Barbares avançaient sans cesse la ligne de circonvallation qui devait étouffer la vieille reine de l'univers.
Les Franks, sous Clodion le Chevelu, traversaient la forêt des Ardennes, et roulant jusqu'aux bords de la Somme, s'emparaient d'Amiens, de Cambrai, de Tournai, revenaient brûler Trêves et saccager Cologne. Les citoyens de Trêves, qui avaient possédé plusieurs fois le séjour des empereurs depuis Maximien- Hercule, furent égorgés dans un cirque oii ils s'étaient réfugiés; les arènes qui avaient bu le sang des martyrs, commençaient à devenir les sépulcres de la postérité des bourreaux. Cologne se vautrait dans une dernière orgie , quand un esclave accourut annoncer que lesFranks, maîtres des remparts, se précipitaient dans la ville. Les habitants n'eurent pas la force de se lever de table pour mourir debout; leur sang vil coula parmi le vin des amphores. Dieu châtiait les vices romains par la honte comme par le fer.
Les Vandales, agiles pirates, infestaient toutes les mers; ils écorchaient la florissante Sicile, pendant que les Suèves et les Alains s'acharnaient à ressaisir l'Espagne sous les débris amoncelés par leurs premiers ravages.
Au bruit lugubre qui s'étendait jusqu'à Constantinople, Théodose IT allait en procession chercher les reliques de saint Jean Chrysostome. 11 envoyait l'impératrice porter au Calvaire de magnifiques présents, pendant que le Suève Genséric mettait Carthage en poudre, Carthage qui se nommait encore la Rome africaine, quatre cent quatre-vingt-cinq ans après que l'épée d'un Scipion avait décapité la Carthage d'Annibal.
Cette ville qui avait , comme Rome , écrit son nom dans l'éternité de la gloire, se coucha dans l'éternité du désastre. Presque toutes ses maisons , dit Salvien , n'étaient plus que des lieux de prostitution. Ses jeunes citoyens erraient dans les rues, cou-
ronnés de fleurs, répandant au loin l'odeur des parfums d'Asie^ vêtus comme des filles de joie, et vendant comme elles aux passants l'aride ne plus rougir. Genséric arrive. Au dehors, le fracas des armes, au dedans les échos de la débauche; ici le cri des mourants, là les hoquets de l'iviesse , l'infamie s'abîraant dans le deuil : voilà Carthage devant la justice de Dieu.
Genséric avait défendu le massacre des vaincus, non par pitié, mais pour se réserver à lui-même le plus pur de leurs immenses richesses. 11 leur fut ordonné d'apporter eux-mêmes tout ce qu'ils possédaient en or, argent, pierreries, meubles précieux. Ceux qui n'obéirent point assez vite, ou qu'on soupçonna d'avoir caché quelque chose, expièrent dans l'horreur des tortures l'espoir d'échapper à l'indigence.
Le retentissement de cette catastrophe remua tout l'Occident. Carthage était pleine de patriciens , qui furent traités comme les derniers du peuple; les uns tombèrent dans l'esclavage; les autres, dénués de toute ressource et chassés de l'Afrique, traînèrent leur misère sur toutes les mers. On fit embarquer dans des vaisseaux pourris et prêts à sombrer l'évêque Quodvultdeus avec tout son clergé, sans vêtements, sans vivres; la Providence les sauva en les faisant échouer sur les grèves de Naples.
Plus tard, quelques-uns de ces exilés regagnèrent au péril de leur vie le rivage d'où ils étaient proscrits, et vinrent supplier Genséric de les laisser partager l'infortune de ses captifs, afin que toute religion ne disparût pas du sol africain. Genséric se promenait au bord de la mer lorsque ces députés du malheur tombèrent à ses pieds; pour toute réponse, le Vandale les fit jeter aux poissons.
Les conquérants qui veulent fonder un nouvel empire songent pour l'ordinaire à s'y fortifier. Celui-ci, par une politique toute contraire, démanlela toutes les villes, afin qu'elles ne pus-