LIVRE SEPTIEME
On dit qu'elle passa trois années en cellule , connrnc Thaïs, la courtisane convertie, sans voir aucun être vivant ; mais son âme s'entretenait avec le Dieu d'amour qui devait couronner sa confiance. Elle connut enfin , par une extase, que l'heure de sa délivrance approchait , et elle pria le moine qui lui apportait le pain d'angoisse et l'eau d'amertume, d'aller dire à l'abbé du monastère que le frère Pelage, près de paraître devant le tribunal suprême, demandait à laisser une confession sur la terre.
L'abbé, suivi des anciens de la solitude, vint à la cellule. « Mon fils, » dit-il , « est-il vrai que le Dieu de miséricorde va mettre un terme à votre pénitence ?
— « Père, » répondit Marguerite, « la voix de mon Sauveur a parlé dans mon cœur, et je sens que mon âme arrive sur mes lèvres pour s'envoler au séjour où il n'y a plus de larmes. Je vous ai appelé pour rendre ma poussière à la terre, après m'avoir bénie.
— « Mon fils , » reprit Tabbé , « je vais faire abattre la clôture de votre cellule, afin que nos frères vous transportent sur une croix de cendre et de paille au pied de Tautel. Vous ferez devant eux la confession de votre faute , et je prononcerai sur vous les paroles d'absolution qui ouvrent le ciel oux pénitents.
— « Père, mes derniers soupirs sont comptés. Prêtez-moi l'oreille à travers cette muraille ; il sera temps d'ouvrir ma cellule quand je ne serai plus avec vous. Pardonnez-moi, mon père , de vous avoir trompé ! . . .
— « Dieu vous pardonnera, mon fils, j'ose Tespérer, si vous confessez pleinement le péché que vous avez commis contre la sainte vertu de virginité...
— « Père, soyez béni parce que vous avez été l'instrument des desseins de Dieu sur moi 1 Glorifiez le Seigneur qui m'a
Sr.O LES HÉROS DU CHRISTIANISME.
permis de soulever pendant trois années le fardeau de la Croix: je meurs vierge !...
— « Frère Pelage, avez-vous perdu la raison*?...
— « 11 n'y a plus de frère Pelage : je laisse ce nom sur un tombeau, el je vais reprendre, pour l'éterniié, dans les cieux, celui de Marguerite!
— «Marguerite!...» s'écrièrent d'une seule voix les religieux stupéfaits. « Marguerite !.. . qu'est-ce que cela ? Seigneur, que vos jugements sont terribles! Permettrez-vous que notre frère Pelage expire insensé , en punition de sa faute ! »
Marguerite ne répondit point; mais du fond de sa cellule, on entendit sa douce voix qui modulait sur un rythme ravissant ces paroles du Psalmiste :
« Beati immaciilati in via, qui ambulant in lege Domini;
« Bienheureux les immaculés qui suivent la loi du Seigneur.
i< Âufer a me opprobrium et contemptum ; quia testimonia tua exquisivi ;
« Éloignez de moi l'opprobre et le mépris, car je me suis confiée à votre témoignage.
« Memor fui judiciorum tuerum a sœculo, Domine ^ et consolatus sum ;
« le me suis souvenue, Seigneur, de vos jugements éternels, et j'ai été consolée. - I
'< Vide, quoniam manda tua dilexi, Domine ; in miseri" cordia tua vivifica me ; î
« Voyez, Seigneur, que j'ai aimé vos commandements ; Dieu de bonté, donnez-moi la vie éternelle.
« Erravi , sicut ovis quœ périt ; quœre servum tuum, quia mandata tua non sum oblitus,
« J'ai erré comme une brebis perdue: venez, mon Dieu, au-devant de votre servante, car je n'ai pas oublié votre loi...»