LIVRE SEPTIÈME
XGVIII
La floraison de ces grandes choses germait sous les débris d'up. monde écroulé.
Pendant que l'imagination, faculté indestructible qui monte sur toutes les ruines humaines, enfantait la légende, littérature de l'espérance, songe admirable de la foi, dont le réveil nous attend derrière la tombe, un fait dominateur perce, comme la clarté d'un phare, les ténèbres historiques que nous allons traverser.
Ce fait, c'est la transformation du monde antique, impérial et païen, en monde nouveau, féodal et chrétien.
D'immenses catégories d'infortunés s'agitent de tous côtés sous le réseau de fer étendu par les Barbares. Mais devant toutes leurs misères, l'Église, qui est le cœur du Christ, ouvre ses portes à deux battants, et dilate ses lieux de refuge. L'enclos solitaire qu'elle abrite dans son ombre, attire sans cesse les vivants auprès des morts. Le monde romain , dévasté par le fer et le feu, n'offre plus que l'aspect d'un cimetière; mais le cimetière n'est-il pas le centre naturel de toute population? De quelque côté que l'Homme étende sa main, quelque part que son pied s'arrête, il touclie toujours une poussière qui a vécu, souffert et prié comme lui.
Les villes sont en cendres, les campagnes aridifiées; mais, çà et là, les Barbares ont respecté, par un instinct mystérieux, le signe tout-puissant de la providence de Dieu, qui surnage sur le déluge sanglant de l'invasion.
Plus loin que la plus humble paroisse chrétienne dont les hordes ravageuses ont bouleversé les foyers, s'élève la forêt ombreuse, toute pleine de frémissements et de religieuses terreurs.
Plus loin encore, c'est le désert immense qui s'enfuit dans
l'espace, en courbant, comme des vagues roses, ses bruyères fleuries sous la brise des solitudes.
N'est-ce pas qu'il y a ici de sublimes inspirations, et une poésie qui n'a point de paroles en langage humain? N'est-ce pas que cette terre vierge est prédestinée à de grandes choses? Chrétiens , qui remontez aujourd'hui vers ces temps de merveilleuse mémoire, levez au ciel un regard d'espérance : ce ciel n'a point changé! Tour à tour l'azur et la brume inondent ses espaces; mais sur l'azur et la brume, comme sur la terre, la Foi écrit le signe de Dieu : de chaque siècle de l'histoire elle se fait un degré d'ascension jusqu'à l'Éternité.
Les clameurs des Barbares épouvantent les terres civilisées? Descendons au désert. Ici tout est calme, tout est profond. Le jour perce à peine la feuillée des grands bois, les étangs dorment sous leurs joncs, le bruit des cascades couvre les vagissements d'un nouveau peuple de Dieu qui vient de naître.
Voyez-vous , là-bas , dans le creux des vieux chênes , la statuette d'une mère au doux regard, qui vous montre son petit enfant? Et, plus loin, cette pauvre hutte avec sa croix de bois? C'est le berceau des monastères.
Dans les jours de pénible enfantement que je vais raconter, c'est par les légendes du cloître qu'on arrive aux chroniques. Pendant que les Barbares dévastaient, une autre invasion se faisait parmi les restes de la civilisation romaine. Plus d'un pauvre moine déchira , dans ses veilles, un feuillet de gloire grecque et latine, pour écrire sur le parchemin des proses et des hymnes où la désolation d'une époque inquiète et souffreteuse mêlait ses larmes à l'encens. Ainsi se firent les premiers palimpsestes, tandis que la communauté laborieuse envoyait des ouvriers pénitents briser les temples païens, pour cimenter