LIVRE HUITIÈME
jetons les dieux qui nous abandonnaient sur le champ de bataille! Nous sommes prêts, comme toi, à adorer le Dieu que prêche Rémi ! »
Le baptistère s'ouvre alors dans la basilique de saint Martin, hors de Reims. Trois mille catéchumènes descendent à la suite de Clovis dans la piscine sacrée, et, le jour de Noël 496, la monarchie française est enfantée par l'Église, qui consacre et bénit le premier roi chrétien.
Voyez aujourd'hui quelle longue suite d'événements s'agenouille, dans notre histoire, derrière ce roi néophyte. Trois mille guerriers seulement se convertissent avec lui ; ah ! ne dites pas que c'est peu : le temps est là qui amènera les Franks, tribu par tribu, au pied de la Croix! La foi ne s'impose pas, elle attire ; elle ne commande pas, elle persuade, et c'est là qu'est sa force.
Les peuples de Clovis imitèrent peu à peu l'exemple du prince; le spiritualisme de la religion franke n'était pas ennemi des mystères chrétiens. Le nom redouté de Clovis devint en Occident le boulevard de l'orthodoxie catholique, tandis que l'empire d'Orient se dissolvait au creuset des hérésies, et que toutes les grandes races de l'invasion, Visigoths, Bourguignons, Gépides, Vandales, Suèves, croupissaient dans l'arianisme, fléau plus redoutable à la civilisation que l'idolâtrie elle-même. Le pape saint Anastase écrivit à Clovis une lettre de féhcitation qui lui donna le titre de fils aîné de l'Église , et ce titre est resté l'indélébile fleuron de la couronne de France.
La prospérité suivit les armes du roi chrétien. Sa puissance alla grandissant dans les Gaules. Le clergé lui-même en favorisa les progrès, parce que le règne d'un prince catholique était une garantie contre les retours de la barbarie.
L'esprit de conquête qui animait Clovis servait de levier
aux premiers efforts de la civilisation renaissante. Les Bourguignons furent bientôt enchaînés sous sa domination. Les Visigoths, plus indomptables, voulurent opposer guerre à guerre. Clovis, avant de marcher contre eux, mit ses armes sous la protection du Ciel. Il assembla un concile dans Orléans , et tous les évéques gaulois bénirent son expédition qui tendait à rallier toutes les régions de l'empire naissant dans l'unité de sa gloire appuyée sur l'unité de la foi.
Et de quelles grandes choses n'était point capable ce héros d'une héroïque nation, qui pleurait comme un enfant sublime au récit de la Passion du Sauveur, que lui faisait saint Rémi avant son baptême, et qui s'écriait, les larmes aux yeux : «Ah! que n'étais-je là avec mes Franks! »
Les Visigoths furent écrasés en 507, à Vouglé , près de Poitiers; AlaricII, leur roi, fut tué de la main de Glovis.
La Touraine, le iMaine, l'Anjou, la Bretagne, la Lorraine, TAlbigeois, le Rouergue, le Quercy, l'Auvergne, la Saintonge, le Poitou, le Bordelais , le pays de Toulouse, reconnurent successivement, par traités ou par force, la loi franke et l'autorité du vainqueur. Ses capitaines se cantonnèrent sur le sol conquis: ils y fondèrent des petites principautés qui ne furent que viagères , et qui disparurent dans les agitations du moyen âge, pour ne se réunir à la couronne que mille ans plus tard; mais l'esprit frank devait y rester pour s'infiltrer dans les mœurs et préparer lentement l'impérissable unité des temps à venir.
Rassasié de victoires , Clovis revint à Paris ; la ville aimée des Césars romains était digne de concentrer le pouvoir dans son sein.
A peine le calme s'est-il fait autour de lui , qu'il comprend que l'empire créé par le glaive doit vivre par les mœurs et par les lumières. Or ces lumières et ces mœurs de l'avenir sont en
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dépôt dans l'Église; il faut donc que l'Église grandisse et s'étende de tous côtés pour cultiver le champ de la conquête.
Le christianisme de Clovis devait avoir quelque chose de sauvage comme le tempérament de ce grand batailleur. Mais de quelque manière que ce prince et ses premiers successeurs aient compris l'action religieuse, il n'en est pas moins vrai qu'ils reçurent tous les dogmes, qu'ils se soumirent en principe aux lois morales de l'Éghse, autant que le permettait la fougue des passions germaniques, et que les prêtres chrétiens ne tardèrent pas à jouir de la plus haute influence sur l'esprit de ces conquérants. Ils durent cette influence à des vertus dont les Barbares n'avaient qu'une idée grossière, mais qui commandait le respect à leur imagination frémissante. Moins éloignés des traditions primitives que le vieux peuple qu'ils remplaçaient, les Franks avaient des mœurs chastes, un caractère hospitalier, et c'est ce qui leur fît admirer une pureté de mœurs qu'ils étaient encore si loin d'égaler, et une charité qui surpassait tous leurs sentiments généreux. Ce fut surtout cette charité qu'il n'appartient qu'au Christianisme d'exalter jusqu'à ses degrés les plus sublimes, qui leur rendit si vénérables les hommes qui la pratiquaient. En même temps que les évêques et les prêtres prêchaient sous leurs yeux la justice, l'obéissance, la résignation , et toutes les autres lois évangéliques qui sont la garantie de l'ordre au sein de toute société , on les voyait s'associer à toutes les souffrances, à toutes les misères, se dépouiller de tout ce qu'ils possédaient pour les soulager, et prouver, par de continuels exemples, que le patrimoine de l'Église est celui de tous les infortunés.
Ce fut ainsi que gagnant l'estime et la confiance des vainqueurs, les prêtres purent , dès le commencement.^ exercer une influence salutaire sur le sort des vaincus. Les évêques furent le principal refuge des Romains et des Gaulois désarmés; ils se rendirent leurs médiateurs , et devenus le lien qui rapprochait les races, leur crédit s'affermit au point de créer, en très-peu de temps, une autorité régulière et légitime, qui, dès les pre-
miers siècles de la monarchie, était déjà la plus forte dans l'État.
L'Église des Gaules , n'ayant point de résistance à opposer à la première avidité des Franks , ses biens avaient été une proie facile que Clovis distribua ou fut forcé de livrer à ses barbares compagnons. Mais, ce que la violence lui avait enlevé, la vertu de ses prêtres le lui rendit bientôt. Lorsque les nouveaux maîtres des Gaules virent le noble et saint usage que le clergé savait faire du peu qui lui était resté, prince et hommes d'armes s'empressèrent d'accroître des ressources dont la dispensation nourrissait les malheureux. Ce fut ainsi que l'Église, non-seulement en Gaule, mais dans tous les pays conquis de l'empire romain, acquit en peu de temps d'immenses propriétés.
Dans le même temps s'élevaient de toutes parts des monastères. Les cénobites offraient une image encore plus frappante de toutes les vertus chrétiennes. Partageant toutes leurs heures entre la prière et le travail des mains, ils consacraient à l'aumône tout ce que pouvait leur fournir le travail au delà de l'absolu nécessaire. Ce fut cette charité ardente, infatigable, qui fertilisa les solitudes, et ce fut donc au profit des pauvres que les moines devinrent légitimes possesseurs d'une partie considérable du sol de la France que leurs sueurs avaient fécondé.
Après la conquête , l'Église avait continué de posséder, selon la loi romaine, ce qui lui était resté de ses biens, et ce que, dans les temps postérieurs, elle avait pu acquérir. Toute la suite des monuments historiques nous prouve qu'exempts des charges pubhques lorsqu'ils étaient médiocres et à peine suffisants pour l'entretien de ses ministres, ces biens perdaient leur immunité dès qu'ils devenaient plus considérables. Cette loi romaine continua d'être observée sous la puissance des Franks,