‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 141 sur 222 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

et elle y fut même très-souvent appliquée avec une plus grande rigueur que sous les empereurs romains. Nous voyons que les terres ecclésiastiques payaient un cens, des tributs; que leurs colons devaient au fisc des corvées, et que l'immunité même n'exemptait pas les églises des présents annuels qu'elles étaient tenues d'acquitter envers le roi.

Une autre loi romaine voulait que l'Église possédât ses biens aux mêmes titres que les donateurs qui les lui avaient concédés. Or ces biens étaient nécessairement ou civils ou militaires. Le possesseur d'un bien militaire devait un service personnel , et, s*il ne pouvait servir lui-même, il était tenu de se faire remplacer par ses enfants; le propriétaire d'un bien civil devait des miliciens. Le clergé se vit donc , en sa qualité de propriétaire , obligé de remplir ces conditions delà propriété, et de fournir des soldats à l'État.

Ces milices qu'entretenait la propriété ecclésiastique devaient être toujours sur pied, et dans ces temps d'agitation continuelle, il fallait qu'elles fussent prêtes à marcher au premier signal. C'étaient des hommes libres et non des vassaux, car des prêtres désarmés ne pouvaient en avoir , le vasselage étant une condition particulière et exclusive de la propriété militaire. Pour obtenir le service d'un homme libre, il fallait donc pourvoir à sa solde et à sa subsistance ; il fut créé à cet eifet, sur les biens ecclésiastiques, des bénéfices ou revenus viagers, qui devinrent la paie des soldats dûs par l'Église.

Ces bénéfices, dont les miliciens n'avaient que l'usufruit, n'étaient point séparés, quant à la propriété du fonds, des autres biens de l'Église , et devaient y rentrer après la mort de l'usufruitier.

Or, il était difficile que, dans un semblable système, il ne s'introduisit pas de grands abus.

Il arriva donc que les gens d'église ne furent pas toujours libres de cho\?>\r hnrs hommes, et qu'on les obligea de concéder leurs bénéfices à de \ieux soldats que l'on voulait récompenser, et qui considéraient ce qu'ils recevaient ainsi, comme un présent direct du souverain qui le leur avait fait obtenir.

Il arriva encore que les chefs auxquels les évoques ou plutôt le prince donnaient la conduite des hommes libres, lorsqu'il fallait marcher à l'ennemi, acquérant cet ascendant irrésistible que donne le commandement militaire, déterminèrent facilement leurs miliciens à se faire leurs propres vassaux, et confisquèrent avec cette force les bénéfices dont ils n'étaient qu'usufruitiers.

Sans cesse menacé par ces hommes violents qui se souvenaient encore d'avoir été les vainqueurs des Gaules , et qui se montraient toujours prêts à agir comme aux temps de la conquête, le clergé, réduit en quelque sorte au droit de la défense naturelle, ne crut pas, et sans doute avec quelque raison , devoir res-' ter absolument soumis aux canons qui imposaient aux prêtres, dans un sens général, l'interdiction de porter les armes. Les: évêques durent prendre Tépée pour défendre l'Église et résister au brigandage armé; pour faire contrepoids aux hommes de guerre, ils se firent aussi rendre hommage par des vassaux armés. C'est ainsi que le vasselage, le seul lien de cette société temporelle qui fût assez fort pour n'être point rompu, contribuait à raffermir la société spirituelle qui seule pouvait ensuite tout sauver et tout conserver.

Ainsi s'expliquent ces habitudes guerrières que ne cessent dé^ reprocher au clergé des premiers temps du moyen âge, tant de petits esprits qui ne voient rien au delà du temps où ils vivent et des objets qui sont sous leurs yeux. Dans les temps de crise, les sociétés ne se sauvent que par la force.

On peut maintenant apprécier à leur juste valeur ces accu- I sations si souvent reproduites par l'ignorance ou la mauvaise foi de tant d'historiens, et qui taxent d'usurpation du bien

d'autnii un clergé tant de fois dépouillé de son propre bien ; qui nous présentent con:ime des hommes turbulents et sanguinaires, des évêques qu'une triste nécessité forçait à prendre les armes, afin d'opposer quelque résistance à des brigandages dirigés contre le patrimoine des pauvres et contre la vie même des ministres du Dieu de paix.

La folie de l'impiété ne s'arrête point là; elle va chercher dans la fange des chroniques les plus obscures et les plus méprisées, ce que ses suppôts de tous les siècles ont pu écrire de plus infâme, de plus grossièrement calomnieux contre les moines et les prêtres; et opposant avec impudence ce vil amas de turpitudes aux témoignages de l'histoire les plus graves, les plus avérés, les plus éclatants, elle ne craint pas de souiller la mémoire de tant d'hommes qui, d'âge en âge, et jusqu'à nos jours, n'ont cessé de transmettre aux générations les enseignements de l'Évangile. Elle suppose que, par un miracle plus inconcevable que tous ceux qu'elle rejette, ces hommes ont pu et voulu perpétuer des croyances auxquelles ils ne croyaient pas, annoncer des préceptes auxquels ils n'obéissaient pas, prêcher une morale qu'ils ne pratiquaient pas. Elle crée ainsi , au gré de sa haine extravagante, une société de nobles toujours furieux et de prêtres toujours hypocrites, société impossible, qui cependant, dit-elle, a duré quatorze siècles; société qu'elle proclame la plus tyrannique qui ait jamais opprimé les peuples, et qui cependant a donné pour la première fois au monde le spectacle d'une civilisation où il n'y avait plus de maîtres ni d'esclaves.

XVÎI

Lorsque la conquête franke eut refoulé aux extrémités de la Gaule toutes les résistances qui avaient tenté de lui faire obstacle, Clovis, entouré de quatre fils en qui s'incarnait son rêve de dynastie, eut peur de quelques chefs qui, après l'avoir

puissamment secondé dans ses fortes batailles, s'étaient taillé de petits royaumes dans la largeur de sa gloire.

La dernière page du règne de ce héros chrétien est écrite avec le sang du meurtre. Tl lui arriva ce qui arrive à presque tous les hommes que Dieu jette sur la scène du monde avec une mission providentielle : leur vie est un mélange de bien et de mal, et souvent le mal apparent l'emporte sur la somme du bien. Après avoir admiré l'homme providentiel, on voudrait rayer de sa vie les accusations de l'histoire ; mais l'esprit de vérité ordonne de tout dire, pour nous enseigner combien les grandeurs humaines touchent de près aux abîmes.

Sigebert, parent de Clovis, mutilé à Tolbiac, régnait dans Cologne. Il se plaignait imprudemment d'être réduit à un si petit État, et de voir Clovis enrichir les églises aux dépens de sa propre famille. Ses plaintes circulaient parmi les guerriers franks et y trouvaient de l'écho.

Clovis, dit Grégoire de Tours, envoya un affîdé à Clodéric, fils de Sigebert, pour lui dire : « Ton père se fait vieux, et son langage me déplaît; s'il parle encorç un peu de temps, je donnerai son royaume à un autre; si tu peux faire qu'il se taise, sois assuré de mon amitié. »

Clodéric assassina son père, et fit répondre à Clovis : « Mon père ne te déplaira plus, il est mort. Envoie-moi un gage de l'amitié que tu m'as promise. »

Clovis lui envoya des meurtriers qui l'assommèrent. 11 les suivait de près , enlra dans Cologne , assembla le peuple et dit : « J'apprends d'étranges nouvelles. Votre roi Sigebert a été \ué par son fils, et son fils par je ne sais qui. Il y a dans votre ville quelque tyran qui a dirigé tout cela et qui veut sans doute vous asservir. Si vous aimez la liberté , rangez-vous sous ma protection ; n'ai-je pas assez de puissance pour être digne de commander à des hommes libres!... »

Acclamé par le peuple, Clovis fut élevé sur le pavois.

Page 1