LIVRE HUITIEME. 2a
s'ils n'avaient pour garant un prêtre digne de foi. Sous la plume énergique de Grégoire de Tours, les déchirements de la race mérovingienne sont retracés avec une simplicité lamentable. La férocité des Barbares et les crimes des rois, l'Église en lutte perpétuelle avec les hérésies , le pillage des édifices sacrés, le massacre des pontifes, tout semble se mouvoir comme une vaste pompe funèbre du passé. On dirait que la lampe du sanctuaire éclaire l'avenue d'un tombeau.
Mais, en regard de ces scènes, il faut aussi remarquer a^ec quel soin, avec quelle exactitude Grégoire de Tours inscrit les fastes du catholicisme. Tout l'esprit de son époque est là.
Après les crimes ({ui souillèrent les derniers jours de Clovis, de cruels remords vinrent l'assaillir. Dans l'âpreté de sa nature, le roi barbare avait d'abord considéré le vrai Dieu comme un allié fidèle qui avait droit à sa part de butin ; il avait enrichi les églises des dépouilles opimes enlevées aux vaincus. Plus tard, le roi chrétien, près d'aller rendre compte de son pouvoir et de son génie, se prit à redouter les souvenirs des instructions de saint Rémi ; elles criaient dans son âme et l'appelaient à la pénitence.
Il mourut à quarante-cinq ans, le 27 novembre 511, consumé dans la fleur de sa vie par des regrets trop tardifs.
Autour de son tombeau, les événements se précipitent dans un affreux pêle-mêle. La confusion des temps mérovingiens ressemble à des ténèbres que déchire l'éruption d'un volcan.
La monarchie naissante de Clovis est partagée par ses fils; on voit quatre capitales : Paris, Orléans, Metz et Soissons. Ces quatre villes deviennent les coupes sanglantes où les fils du premier roi chrétien versent l'ivresse de leurs fureurs.
Il fallait que la barbarie eût son cours, comme la corruption romaine avait eu le sien. La sève des passions féroces fermen-
tait au cœur de toutes les familles. Les rois et les puissants donnaient l'exemple, et les masses le suivaient. L'histoire, jusqu'au dixième siècle, n'est qu'un tissu d'atrocités dont le tableau n'appartient pas à mon sujet. On peut les lire dans toutes les chroniques de nos temps primitifs, et surtout dans celles de Grégoire de Tours et de Frédégaire.
L'Église seule protestait sans cesse contre ces atrocités politiques et privées. Tout le sixième siècle est plein de monuments qui en rendent témoignage; la majesté des assemblées sacerdotales étendait sa main jusque sur les rois franks, et si l'autorité de cette justice sans glaive ne put empêcher tous les crimes, elle sauva du moins de l'anarchie les maximes et les exemples de toutes les vertus, en même temps qu'elle donnait droit d'asile aux débris épars de la science humaine.
On se demande avec effroi ce que serait devenu le monde à la merci des Barbares, sans le frein que le Christianisme parvint seul à leur imposer, frein salutaire qu'ils subissaient comme un prestige et qu'ils n'osèrent jamais briser, quoiqu'il ne suffît pas toujours pour les diriger et les retenir? car ce temps où il se commit de grands crimes, fut aussi celui des grandes expiations. Dans nos temps plus policés, nous avons surpassé les crimes, et rarement imité le repentir : c'est qu'autrefois l'homme était plus emporté, et qu'aujourd'hui il est plus corrompu.
De profondes ténèbres couvrirent l'intelligence dans ces temps orageux. Les nobles descendus des Franks de Germanie méprisaient les lettres, parlaient à peine un peu de latin, n'estimaient que la profession des armes, et ne quittaient les camps que pour aller se confiner dans leurs terres. Pendant près de deux siècles, leur ignorance les rendit incapables d'exercer aucune fonction ecclésiastique ; tous les clercs étaient romains.
Oii se conservaient les dernières lueurs des lettres et des con-» naissances humaines prêtes à s'éteindre, si ce n'est dans les cloîtres du moyen âge , qui rendirent ensuite à la société mo-