LIVRE HUITIÈME
tlerne ce qu'ils avaient sauvé du grand naufrage de Tancienne société?
Où étaient les seules écoles qu'il y eût alors? Auprès de la cathédrale et de la demeure des évêques. Là étaient encore Thôpilai pour les malades, l'hospice pour les pèlerins et les pauvres voyageurs ; et dans ces asiles de paix , la science et la miséricorde s'étaient reconnues et embrassées.
Lorsque le pouvoir politique, si faible alors sous des rois faibles, parce qu'il n'était pas naturellement constitué, reprenait un peu de vigueur sous quelques princes guerriers ou d'un ferme caractère, à qui s'adressait le monarque pour le rétablissement de l'ordre et le maintien de la justice, si ce n*est aux évêques, prolecteurs naturels des peuples, et qui exerçaient alors la noble mission de porter devant le trône le cri des opprimés , et de demander en leur nom que justice fût rendue? « Les évêques parvenus à l'épiscopat par de bonnes voies, » dit un capitulaire, « doivent montrer le chemin du Ciel par leur bon exemple aussi bien que par la prédication, ils doivent, autant qu'il est en eux, et tant par eux-mêmes que par leurs subalternes, assister le roi dans l'administration dont il est chargé; et quand la négligence ou la mauvaise volonté d'un homme puissant leur fait rencontrer des obstacles à l'accomplissement de leurs devoirs, ils sont obligés d'en avertir le roi, afin qu'appuyés de son assistance, ils puissent avoir un libre exercice de l'autorité qui leur appartient. »
Qu'était le vasselage, seul lien civil de cette société naissante,
j sinon le respect pour la foi jurée? Et quel autre garant pouvait-
ion avoir que la religion, de la foi du serment?
1 Lorsque tout n'était que trouble et confusion dans l'État,
où se retrouvaient l'ordre et l'unité, sinon dans la corporation
298 LES HÉROS Da CHRISTIANISME.
religieuse, qui seule demeurait immuable clans ses dogmes, dans ses traditions, dans sa discipline?
Pour cette multitude composée de races mêlées que divisaient sans cesse des intérêts si opposés , des usurpations si manifestes , des préjugés d'indépendance si fortement enracinés, quel autre signe de ralliement que la CROIX, qui, s'élevant de toutes parts, sur le sommet de leurs tours et sur la pointe de leurs clochers , réveillait à tout moment dans leur cœur des sentiments qui leur étaient communs , des croyances qui pour tous étaient les mômes, et qui appelaient à ne former qu'une seule famille sur la terre, des hommes destinés à n'avoir qu'une même patrie dans les Cieux ?
Oui , nous pouvons défier toute la subtilité des incrédules modernes d'expliquer comment il eût été possible que le royaume des Franks, formé par des évêques, eût pu être sauvé de sa ruine autrement que par des évêques; comment sans le Christianisme , ses institutions et ses héros pacifiques, il eût pu exister en France , la capitale des nations , un seul vestige de civilisation après les nouveaux désastres que nous verrons suivre les funérailles de Charlemagne.
Cet admirable rôle de l'Église, d'abord inaperçu sous les ombres des temps barbares, puis tout à coup rayonnant au zénith d'un monde arraché du naufrage, est le fait dominateur du moyen âge.
Si de l'époque où nous vivons nous remontons en pensée jusqu'au berceau du Christianisme , il nous semble assister, devant son histoire, à une perpétuelle incarnation de son divin chef.
Jésus naît dans une étable et dans les rangs du peuple ; il est proscrit et persécuté parles grands, dès son berceau. La plus longue part de sa vie s'écoule obscure et ignorée ; et , quand il
reparaît sur la scène du monde, c'est pour humilier la superbe des grands, pour condamner le luxe des riches, pour foudroyer la tyrannie des maîtres, pour relever les opprimés, pour bénir les esclaves , pour s'asseoir à la table des pauvres , pour entraîuer dans le désert le cortège des populations qu'il instruit par sa parole et qu'il nourrit par ses prodiges.
A peine est- il disparu d'ici-W^ que sa doctrine se répand à flots dans le monde, et qu'elle y cause un tressaillement universel. La femme, esclave obscure depuis des siècles, sort chaste épouse de la servitude du gynécée; le serviteur est proclamé l'égal du maître; les enfants cessent d'être exposés sur les grands chemins à la pitié des passants; il n'y a plus de distinction entre les hommes civilisés et les Barbares : tout le genre humain se confond au sein du dogme de la fraternité et de l'égalité religieuse.
A cette lumière qui ne cesse de rayonner, l'invasion s'éclaire, s'instruit et se rassied , après avoir couvert l'Europe de cris , de sang et de ruines. L'Église alors, qui a son centre à Rome, enserre peu à peu la société tout entière ; elle détruit d'une main et construit de l'autre; elle combat et civilise ; elle fait la chose la plus difficile, elle concilie le développement libre de l'individu avec l'immuabilité nécessaire de l'ordre social. Peu à peu les campagnes sont défrichées; autour des monastères se groupent les villages; le serf remplace l'esclave; l'homme de la commune et le bourgeois remplacent le serf; la cloche dés abbayes fait dresser sur leurs bêches, aux heures de la prière, des milliers d'hommes libres. L'Église frappe d'excommunication, pour cause de tyrannie, les têtes couronnées qui s'opposent à ses bienfaits; elle fonde en même temps les écoles, les universités; elle élève au milieu des cités populeuses de majestueux monuments; toutes les nations la saluent à l'envi comme la protectrice de leurs droits et la sauvegarde de leur liberté.
Voilà ce que fut l'Église dans les âges primitifs. Mais on ne\\ veut voir, de nos jours, qu'une face de son tiistoire, et de II l'Évangile qu'une moitié, pour l'accommoder aux erreurs de' notre temps. C'est une chose aujourd'hui vulgaire que l'immoralité de toutes les classes sociales au moment de la naissance du Christ. Venu pour régénérer le monde et pour expier unen faute dont l'orgueil était le principe, le Christ naquit pauvre et ' dans les rangs du peuple; mais il appartenait en même temps au sang royal de la famille de David. Par l'humilité de sa naissance et l'obscurité de sa vie, il allait toucher aux classes pauvres et populaires; mais, par l'antiquité de sa race, il marchait aussi l'égal de toutes les maisons princières et des familles patriciennes. Toute sa vie fut un mélange de force et de faiblesse, de grandeur et d'abaissement. Si ses paroles allèrent , frapper plus souvent les riches que les pauvres , les maîtres que les esclaves, c'est qu'au sein de cette société perdue , dominait' la splendeur des riches et l'audace des hommes puissants ; c'estt que les pauvres avaient besoin d'être consolés, les esclaves d'être relevés, d'être encouragés dans leurs souffrances et dans> leur abaissement séculaire.
Ainsi fit l'Église aux époques de sa puissance. Au-dessus des têtes armées du casque ou ceintes de la couronne se montra l'omnipotence pontificale, veillant aux développements de la' civilisation et couvrant de sa protection les races déshéritées de la liberté des enfants de Dieu.
La partie la plus corrompue de l'Humanité, l'obstacle \e^ plus contraire à la régénération sociale se trouvait au sommet du monde et non à sa base; l'équilibre n'existait pas; la répartition des droits, des charges et des pouvoirs était radicalement mauvaise. L'action de l'Église conquérante dut donc se porter et se porta en effet du côté où était le mal, et elle releva une'