LIVRE HUITIÈME
nuitée; Rigonthe s'endort, mais ses gardes veillent pour le vol. Cinquante nobles honimes se lèvent, s'emparent de deux cents chevaux de cérémonie, bridés d'or et caparaçonnés de pourpre ; ils fuient à toute vitesse avec cette part de proie. Mais ce n'est que le commencement des malheurs de Rigonthe.
Le roi Chilpéric, dit Grégoire de Tours, avait sévèrement prescrit de ne prendre, pour la nourriture des hommes et des chevaux de l'escorte, aucune denrée sur les terres de son domaine ; en sorte que bétes et gens devaient être alimentés par des exactions ou par le pillage. Les campagnes et les villes qui s'échelonnaient sur la route du cortège furent donc impitoyablement rançonnées. « Pendant toute la chevauchée, » poursuit le chroniqueur ecclésiastique, « les hommes d'armes se livrèrent à tant de ravages, et s'enrichirent de tant de butin, qu'il serait impossible d'en rendre compte. Les moindres chaumières des pauvres ne purent échapper à la rapacité de ces brigands. Ils détruisaient les vignes, en coupant les ceps pour 'avoir le fruit ; ils enlevaient les bestiaux ; tout fut ruiné sur leur passage , où ils ne laissèrent rien à prendre. Ce désastre eut lieu dans un temps où la gelée et la sécheresse avaient déjà dévasté les récoltes, et ce qu'avait épargné ce double fléau disparut sous la main des pillards dejhaut lignage. »
Ce n'est pas , au reste , le seul fait de ce genre que signale Grégoire de Tours. Les seigneurs franks étaient coutumiers de ces brigandages. Un certain duc Beppolénus , nommé gouverneur de l'Anjou , avait pris à main armée possession de sa province. Son entrée en charge ressemble à une invasion : blés, foins, vins, bestiaux, il prit tout en vrai larron; ses hommes d'armes enfonçaient les maisons et accablaient de coups les malheureux propriétaires, sans qu'il fût possible d'obtenir justice de l'ordonnateur de ces violences.
Revenons à Rigonthe. A chaque station, nouveau pillage, nouvelle désertion. En arrivant à Toulouse, elle se trouva dépouillée par le duc Désidérius, qui commandait dans cette ville, et qui vint audacieusement saisir le peu qui restait à l'infortunée princesse. Réduite au plus affreux dénûment, elle fut encore obligée de se réfugier dans une église, pour se soustraire aux derniers outrages.
Pendant ce lamentable voyage, Frédégonde faisait assassiner Chilpéric.
Quelques domestiques , fidèles à Rigonthe, mais qui n'avaient pu la défendre , revinrent tristement à Paris , et se présentèrent devant Frédégonde, pour lui raconter les malheurs de sa fille.
Cette reine sauvage leur fil couper les mains et les pieds 1...
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Si des mœurs du palais, nous passons à celles des manoirs où les puissants hommes d'armes commençaient à fonder leur longue indépendance, nous n'y trouvons pas des scènes moins atroces.
Un duc Rauching avait, parmi ses esclaves , un jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient, et qui lui demandèrent la permission de s'unir en mariage. Malencontreuse idée, car le duc convoitait la jeune fille pour lui ravir sa fleur d'innocence, et <î'était là un terrible rival. Un prêtre s'interpose, et vient dire à Rauching : « Sire duc, tu es chrétien, et tu sais le respect dû aux lois de la sainte Éghse! Je t'adjure de ne point t'opposera la légitime union de ces deux serfs. Esclaves sur ta terre, ils sont tes égaux devant Dieu! Anathème sur ta tête, si tu violes la sainteté des liens qui de leurs deux êtres ne feront qu'une seule chair, rachetée par le sang de Jésus-Christ ! ... » . Le duc n'osa point résister en face à la sommation du ministre sacré. Il permit donc la célébration du mariage. Pour
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lui imposer le respect de cette promesse , le prêtre exigea qu'il prêtât serment sur l'autel.
Rauching étendit sa main droite sur le livre des Évangiles, et dit à haute voix : « Je jure de ne jamais séparer ces époux ; la femme que tu vas bénir n'appartiendra jamais à un autre homme qu'à celui qui lui donne sa foi. »
Quand les rites du mariage furent achevés, il retourna dans son manoir, fit abattre un gros arbre de la forêt voisine et ouvrir une large fosse. I^'arbre fut creusé en peu de temps à l'aide du feu, en forme de cercueil; après quoi l'on y étendit, liés l'un à l'autre avec un câble d'écorce, les malheureux époux auxquels le féroce duc donnait cette tombe pour lit nuptial. On les descendit dans la terre, et plusieurs madriers furent disposés de manière à faire voûte au-dessus d'eux, afin qu'ils ne fussent étouffés que par degrés , sous un énorme monceau de terre.
« Allez, allez, » s'écriait le duc, «j'avais juré de ne point TOUS séparer; vous voilà joints pour l'éternité! »
La consternation des autres serfs du manoir devant cette sinistre cruauté ne saurait se peindre. Ils n'osaient ni se révolter, ni même laisser échapper un signe de pitié; mais l'un d'eux alla avertir le prêtre-
Celui-ci accourut avec le dévouement de la charité : « Duc Rauching , « s'écria-t-il , « tu as menti à Dieu , profané l'autel par un parjure, et déshonoré ta noblesse d'armes par une lâcheté ! »
L'infernal duc devint pâle comme un trépassé , mais ce n'était point pâleur de défaillance ; c'était sa rage concentrée qui le faisait blêmir. 11 porta la main sur son glaive à deux tranchants, mais cette main resta comme pétrifiée : le regard du
prêtre, attaché sur le sien , semblait renchaîner dans une mystérieuse fascination.
« Duc Rauching, » reprit l'homme de Dieu, « laisse là ton glaive inutile! Quand tu aurais tué le prêtre, crois-tu pouvoir atteindre le maître de la vie?. . . Ordonne à ta terre de me rendre tes victimes , car , si elles ont péri , je ne prierai plus pour toi ! ... »
En même temps, d'un geste dominateur, il fît signe aux serfs qui se trouvaient là , de piocher la fosse où gisaient leurs infortunés compagnons.
Rauching était superstitieux comme tous les hommes cruels. Ce calme d'un vieux prêtre désarmé qui bravait sa puissance au nom du Ciel , ne lui donnait point de remords; mais il en avait peur et n'osa résister à son impérieuse sommation.
La fosse ouverte et le cercueil retiré , on trouva le jeune époux respirant encore; mais la femme était suffoquée.
— « Regarde , » dit le prêtre , « voilà ton œuvre ! . . .
— «Eh ! » s'écrie le duc avec un atroce ricanement, « que viens-tu réclamer ? Ne suis-je pas plus habile qu'un clerc à me préserver de la tentation ? Cette fîUe était pour moi une occasion de péché : j'ai mis le diable en terre!...
— « Monstre , » reprend le prêtre , « tu as semé la mort sur le champ du sacrilège : tu moissonneras la malédiction!... »
Le duc Rauching dévora sa colère; il laissa partir sain et sauf le prêtre qui venait de prophétiser son châtiment. C'était cependant un forcené Barbare que ce duc , et nul jusqu'alors , homme libre pas plus que serf, ne se fût risqué, sans le payer de sa vie, à lui reprocher ses féroces instincls. Les Franks avaient trouvé sur le sol conquis la servitude romaine toute constituée, et ils en avaient continué les traditions. Ce duc, dont je viens de parler, traitait ses serfs comme chose encore plus nulle que vile. Lorsqu'un d'eux, selon l'asage, tenait devant