‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 157 sur 222 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Wernbert les tenait lui-même de son père Adalbert, soldat de forte encolure qui avait guerroyé contre les Lombards et les Saxons. Adalbert, tout vieux et infirme, était venu prendre au fond du cloître son dernier quartier d'hiver. Il y avait laissé avec ses ossements la chronique vivante des hauts exploits du grand Karle (ainsi se nommait Charlemagne dans le langage de ses compagnons de bataille.) Or, ce n'était que dans les cloîtres qu'on savait écrire , et jugez comme l'imagination des jeunes solitaires s'exaJtait en écrivant la chronique du temps , presque sous la dictée des héroïques vieillards qui se souvenaient de la grande guerre ! Voyez-vous le vétéran Adalbert racontant à son fils Wernbert les gigantesques coups d'épée du merveilleux empereur et de ses paladins? Charlemagne était de si haute charpente qu'il lui fallait un cheval énorme pour le porter tout armé ; et quand il s'en fut à travers les Alpes , à la rencontre du fameux Didier, roi des Lombards, et que son cheval ne voulait point traverser les torrents, Charlemagne le chargeait sur ses épaules de fer, en criant : « Par monseigneur Saint-Gall , où je passerai tu passeras ! ... »

On sourit en lisant ce fait , car nos héros de guerre ne sont plus de cette taille; mais il faut se rappeler que si l'histoire est la nourrice des grands honaraes, la fable en est la berceuse.

Voulez-vous un |)etit exemple du style épique de ces chroniqueurs vieux de mille ans, que nous ne savons plus Hre, nous qui avons la prétention de mieux écrire qu'eux? Voici l'entrée de Charlemagne en Lombardie, racontée par le moine de Saint- Gall.

« Un des premiers seigneurs du royaume des Franks, nommé Ogier, ayant encouru la colère du terrible Karle, s'était réfugié dans Pavie, auprès de Didier, roi des Lombards.

« Quand ils apprirent la venue du redoutable Karle, Ogier

et Didier montèrent sur une tour très-élevée, d*oîi ils pouvaient le voir arriver de toutes parts.

« Ils aperçurent d'abord des équipages de guerre plus considérables que ceux de Darius ou de Jules-César, et le roi Didier dit à Ogier le Frank : « Karle n'est-il point avec cetle grande armée ? »

« Et Ogier répondit : « Pas encore. »

<( Vint ensuite la foule des peuples rassemblés de tous les points du vaste empire des Franks. Didier , après les avoir vus, dit à Ogier : « Certes , Karle s'avance triomphant au milieu de cette immense multitude?

« — « Non, pas encore , pas encore , » répondit Ogier.

« Alors Didier commença de s'émouvoir et s'écria : « Qu'allons-nous faire, si cet océan d'hommes de guerres grossit toujours? Avec quel cortège viendra donc le roi Karle?

« — «Vous verrez, certes, comment il viendra, » reprit Ogier le Frank ; « mais quand il aura paru , Dieu seul peut savoir ce qui nous attend ! »

«Et pendant qu'ils discouraient ainsi, en interrogeant toujours l'horizon, parut la maison royale, le corps étincelant des gardes, qui ne connaît, comme son chef, ni repos ni sommeil.

% A Taspect de ces hommes gigantesques, qui ressemblaient, sur leurs hauts destriers, à des centaures de fer, Didier, saisi de stupeur, s*écria : « Pour le coup , j*ai vu Karle ! N'est-ce pas lui qui chevauche à la tète de ces colosses?...

« — «Pas encore, pas encore, » disait Ogier le Frank, l'œil toujours attaché sur l'horizon poudreux d'où montaient incessamment d'autres spectacles.

« A la suite des gardes s'avançait en pompe religieuse les évèques , les abbés de monastères , et les clercs de la chapelle impériale, tous couverts de magnifiques ornements, précédés de la croix et portant les reliques des saints dans des chasses d'une splendeur inouïe.

« Eh quoi! » s'écria Didier, « le grand Karle a-t-il donc

Dieu môme pour auxiliaire dans sa querelle contre moi? Corn ment pourrai-je me défendre contre les hommes et contre le Ciel? Descendons et cachons-nous au fond de la terre, pour éviter la face d'un si terrible ennemi !... »

« Ogier le Frank qui sentait, lui aussi, combien est terrible l'approche d'un maître irrité, dit alors au roi lombard : « Je ne puis plus supporter la lumière du jour, et mon âme souhaite la mort ! Et cependant la majesté de Karle ne paraît pas encore. Mais quand vous- verrez , ô roi , les moissons se hérisser d'effroi sur les champs , le Pô et le Tésin devenir noirs comme le fer et battre de leurs flots plombés les murs de la ville , alors vous pourrez croire à l'arrivée du terrible Karle. »

« Il n'avait pas achevé de parler, qu'on commença de voir, au Couchant, comme un nuage poussé par le vent de nordouest, et ce nuage changea la clarté du jour en ombres lugubres. Puis, Karle approchant peu à peu , l'éclat des armes fît luire sur les hommes enfermés dans Pavie, un jour plus sinistre qu'aucune nuit.

c< Alors parut en personne Karle, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les bras enfermés dans des brassards de fer. Sa poitrine et ses épaules de marbre étaient défendues par une cotte de fer ; il élevait de la main gauche une lance dont la lourde hampe était de fer, et sa main droite était toujours étendue sur l'acier de son invincible épée. Le dessus de ses cuisses, que les autres guerriers ne couvrent point d'armure, pour monter à cheval plus facilement, était garni de fer, et rien ne paraissait sur son bouclier qui ne fût de fer. Son cheval même avait la couleur et la force du fer.

« Tous ceux qui le précédaient, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, et l'armée toute entière avaient imité le maître, selon le pouvoir de chacun. Le fer remplissait les champs et les plaines; les pointes d'acier renvoyaient au soleil rayon pour rayon.

Au froid métal hommage fut rendu par la terreur d'un peuple plus glacé que le fer même. Les remparts tremblèrent

d'effroi, l'audace des hommes jeunes fut abattue, la sagesse des vieillards anéantie, et tous les guerriers lombards s'écrièrent, avec des clameurs confuses : « Que de fer, hélas! que de fer! »

c( Ogier le Frank , qui avait encouru la disgrâce de Karle, et qui s'était réfugié dans Pavie auprès du roi Didier, vit tout cela d'un coup d'oeil rapide, et cria au Lombard : (^ Voilà celui que vous avez tant cherché ! ... »

Et en poussant ce cri d'alarme, il tomba presque sans vie.

XLVÏ

Je ne suivrai point sur tous ses champs de bataille le héros impérial dont vous venez de voir la magnifique entrée en scène, copiée sur les souvenirs d'un soldat par un pauvre moine du neuvième siècle. Le soldat et le moine ont disparu ; leur chronique n'est plus qu'un parchemin moisi, qui tombe en poussière sous l'ongle de l'antiquaire. Mais voulez-vous savoir ce qui reste du grand Charles, premier et dernier empereur de l'Occident barbare?

Des trois couronnes qu'il porta sur sa lête, la première, couronne germanique, est à Vienne; la seconde, couronne franke, esta Reims; la troisième, couronne de fer des Lombards, est à Milan.

Aix-la-Chapelle, qui fut son berceau , sa capitale et sa tombe, est ainsi nommée en mémoire de l'église qu'il y fonda , en 796, pour recevoir les cendres de Fastrade, sa femme bien-aimée. Le pape Léon ÏIÏ , qui l'avait couronné dans Rome, bénit luimême cette église en 804, et la légende raconte que deux évoques de Tongres, ensevelis à Maëstricht, se levèrent du sépulcre, pour se joindre aux trois cent soixante-cinq archevêques et évêques qui assistèrent à la dédicace du monument carlovingien.

Charles avait reçu les titres de saiiit et de grand, décernés

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