‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 159 sur 222 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

toujours des sommités sociales ; le sceptre et la croix s'unissaient en faisceau avec la main de justice.

Justice au peuple, telle était la règle incessante proposée au monarque et au clergé. Or, il faut remarquer que dans cette civilisation naissante, qui n'avançait encore que par secousses, la justice était assujettie en bien des cas à une sorte de fatalité. Là où l'autorité supérieure ecclésiastique et civile ne pouvait atteindre, l'arbitrage des particuliers avait inventé des pratiques insensées, auxquelles la barbare coutume du duel a survécu jusqu'à nos jours. Je veux parler des épreuves juridiques par l'eau froide, par l'eau bouillante, parle fer ardent.

Le célèbre Etienne Baluze a retracé toutes les cérémonies qui accompagnaient ces œuvres de superstition. La violence contraignait des prêtres à mêler des pratiques religieuses à ces folies d'un temps barbare. On disait la messe; l'eucharistie était donnée aux malheureux que l'ignorance condamnait à subir cette juridiction du fatalisme. Après avoir béni un réservoir plein d'eau froide, on y jetait l'accusé, pieds et poings liés par une corde qui s'enroulait autour de son corps. S'il tombait au fond, il était réputé innocent; s'il surnageait, il était yugé coupable. M. l'abbé de Fleuri, dans son Histoire ecclésiastique, dit que «c'était une manière sûre de ne trouver personne criminel; » j'ose croire que c'était une manière de faire périr beaucoup d'innocents. Il y a bien des gens qui ont la poitrine assez large et les poumons assez légers, pour ne point enfoncer, lorsqu'une grosse corde , qui les lie par plusieurs tours, fait avec leur corps un volume moins pesant qu'une pareille quantité d'eau.

Le jugement par l'eau chaude s'exécutait en faisant plonger le bras nu de l'accusé dans une cuve d'eau bouillante; il fallait prendre au fond de la cuve un anneau bénit. Le juge enfermait dans un sac le bras du patient, scellait le sac de son cachet, et si, trois jours après, il ne paraissait sur le bras aucune marque de brûlure, l'innocence était proclamée.

On raconte que la reine Teuteberghe, bru de l'empereur

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Lothaire, petit-fils de Charlemagne, accusée d'inceste avec son frère, nomma un champion qui se soumit pour elle à l'épreuve del'eau bouiilante, en présence d'une cour nombreuse. [1 retira l'anneau sans se brûler. Il est certain qu'on a des secrets pour soutenir l'action d'un petit feu, sans péril, pendant quelques secondes; j'en ai vu des exemples. Ces secrets étaient alors •d'autant plus communs qu'ils étaient plus nécessaires; mais il n'en existe point qui nous rendent absolument impassibles. Il y a grande apparence que, dans ces étranges jugements, on faisait subir l'épreuve avec plus ou moins de rigueur, selon qu'on voulait condamner ou absoudre.

Le troisième genre d'épreuve consistait à porter dans la main, l'espace de neuf pas, une barre de fer ardent. Il était plus difficile de tromper dans cette épreuve que dans les autres; auss l'histoire en offre-t-elle peu d'exemples.

Quelle que fût l'origine de cette judicature du sort, que la superstition osait appeler du nom de jugement de Dieu , elle fut combattue sans cesse par les monitoires des rois et par les anathèmes de l'Église comme une profanation. Les Capitulaires de l'an 829 expriment avec énergie cette lutte de la raison chrétienne contre la fatalité aveugle. Ils sont restés un monument du besoin qui toujours pousse l'homme à soumettre sa pensée, son intelligence, sa liberté même à une puissance mystérieuse qu'il appelle le Sort, tant qu'il ne sait ou ne veut pas reconnaître la Providence.

A cette époque aussi, l'action armée qui présage la suprématie féodale, commençait à se mêler à l'action sociale, et l'institution pacifique du clergé ne fut pas exempte de son influence. L'existence publique des évêques et des abbés monastiques se vit soumise à des conditions communes aux devoirs

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des grands et des seigneurs, et le cliquetis des armes éveilla souvent le silence des cloîtres.

Cette altération de la vie ecclésiastique a été expliquée par la défense, droit légitime, le premier de tous, puisqu'il est l'expression d'un instinct commun que Dieu a mis dans tous les êtres pour leur conservation. Il y avait, au neuvième siècle , des monastères qui devaient au roi des soldats, ou des dons monnoyés, ou seulement des prières. La liste en avait été dressée, en 817, dans une assemblée des grands, des évêques et des abbés, tenue à Aix. Il est remarquable que les monastères qui supportaient l'impôt du service militaire se trouvaient surtout dans les pays régis par la loi germanique; et que ceux qui ne devaient que des prières, appartenaient aux régions méridionales, plus éloignées du contact de la conquête et des périls de l'invasion.

Quoi qu'il en soit de cette variété dans l'organisation publique du clergé régulier, l'action militaire dont il se saisit, selon les lieux, atteste toujours un besoin qui se fait sentir aux existences politiques de toute sorte , de s'armer pour leur défense, lorsque l'autorité supérieure est défaillante et que les efforts de l'anarchie deviennent la loi du moment.

Nous venons de franchir, à vol d'aigle, les origines frankes. C'est une nuit sombre au fond de laquelle scintillent quelques étoiles; c'est un chaos , mais un chaos puissant , dont les flancs portaient un nouvel univers.

Lorsque la barbarie envahit la civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse ; quand , au contraire , la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse stérile : c'est un vieillard auprès d'une jeune épouse. Ne criez pas au paradoxe : les peuples civilisés de l'antique Europe se sont renouvelés dans If lit des sauvages de la Germanie. Le monde moderne, sorti des

langes du moyen âge a présenté un phénomène sans exemple : les enfants des Barbares se séparèrent de leur race par l'éducation ; ils apprirent 5 dans les écoles épiscopales, des langues que leurs pères ne parlaient point et qui cessaient d'être parlées sur la terre. Il se forma, au milieu de ces générations brutes, un peuple d'intelligences hors de la sphère où se mouvait la communauté matérielle, guerrière et politique. Ce fut l'enfantement du Christianisme. Les Barbares avaient commencé par égorger les prêtres et les moines; devenus chrétiens, ils tombèrent à leurs pieds.

Les rois mérovingiens , qui faisaient si peu de cas de la vie des hommes, s'inclinaient devant le capuchon d'un pauvre moine qui leur parlait au nom du Ciel. Les farouches possesseurs de la terre conquise , mystérieusement dominés par l'ascendant chrétien , recevaient d'un humble prêtre de terribles leçons. L'homme de fer s'indignait au-dedans de lui-même contre cette audace irrésistible, mais il osait rarement lui résister en face. La race vaincue subissait la servitude; mais quand l'opprimé désespérait de la justice humaine , il se jetait dans les bras de l'Église, et l'Église lui donnait un asile inviolable. Clovis avait trouvé ce droit d'asile institué par les empereurs romains, et il l'avait sanctionné. L'esclave du monde païen retournait à la liberté par le Christianisme.

Le corps du clergé était constitué de manière à favoriser chaque pas vers le progrès , et à lui donner l'impulsion dans les circonstances majeures. Légataire unique des traditions romaines, dont il épurait la morale païenne aux sources de la foi, il opposait sans cesse la loi des vaincus aux coutumes arbitraires des envahisseurs; il s'efforçait de correspondre aux besoins de la foule, par sa lutte contre l'esclavage, par les immunités qu'il prodiguait à ses vassaux , par cette grande arme de l'excommunication devant laquelle devaient tomber les derniers retranchements de la barbarie et les abus de la force.

Par lui seul fut ressoudée la chaîne qui lie le présent aux âges écoulés. Pendant que les hommes de bataille s'évertuaient

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