‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 160 sur 222 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

à détruire, le clerc, en son école, le cénobite en son cloître, recueillaient les débris soustraits aux ravageurs. Je l'ai dit ailleurs, et Ton ne saurait trop le redire, sans l'instinct providentiel qui arrêtait le pied des Barbares devant une pauvre cellule couverte du signe de la Croix, nous ne saurions pas un mot de l'antiquité.

UI

C'est à travers ces choses mémorables qu'on arrive à Charlemagne.

Charlemagne est Germain; il est fidèle à la langue, à la poésie, à l'esprit de sa race ; il écrit une grammaire franke , et fait rassembler les chants nationaux des Germains; mais il comprend aussi que la civiHsation est dans les souvenirs du monde romain. Ce monde, qui avait presque entièrement disparu, il le cherche, le retrouve, le recueille débris par débris, et le réorganise. 11 fait apprendre à lire à tout le monde, et copier tous les manuscrits existants qu'il peut se procurer. En même temps, il est au courant de tous les besoins de son iépoque; il est législateur : voyez les Capitulaires ; il est théologien : voyez les Livres Carolins. Il appelle auprès de lui le .moine Alcuin, cet homme qui présage, dans sa célébrité, les [grandes illustrations des ordres religieux.

Alcuin et Charlemagne, voilà les deux types d'un siècle admirable. Par eux les écoles se fondent, l'instruction tend à se faire populaire; il y a entre les deux génies un échange de questions httéraires, philosophiques, religieuses, scientifiques: la lumière en jaillit. Charlemagne trouve du temps pour tout cela, et pour cinquante-trois expéditions guerrières qu'il conduit en personne.

Malheureusement, tandis que ses conquêtes étonnaient l'Europe, il oublia que sa mission était aussi de régénérer, et non pas d'agrandir ; il dépensa en guerres stériles le temps et les

forces qui étaient à lui. Malgré les grandes choses qu'il a faites, malgré son bon vouloir et la droiture de ses vastes desseins, il laissa vivre au fond de son empire les germes de dissolution qui se développèrent si vite après lui : on est forcé de reconnaître que le héros conquérant usa le législateur.

Charlemagne fut un chef de siècle; mais les génies de Tépée sont un luxe onéreux pour les peuples. Étudiez-les tous ; il y a dans leur vie deux parts bien distinctes, deux époques en contraste : ils ont joué deux rôles.

Le grand homme comprend mieux que tout autre les besoins de son temps, les besoins réels, les éléments nécessaires à la vie et à l'épanouissement réguher de la société qu'il domine ; il sait s'emparer de toutes les forces sociales, et les dirige vers ce but naturel. De là son pouvoir qu'il exerce sans rivaux sérieux , son ascendant qu'il impose à tout ce qui tente de lui faire obstacle dans sa voie : de là sa gloire. Il est, dès qu'il se montre , écouté , accepté , suivi ; tous les instruments de sa pensée se présentent spontanément et concourent à l'action qu'il vient exercer au profit de tous.

Heureux, s'il s'arrêtait là ! Mais, les besoins réels et généraux satisfaits , la pensée et la volonté du grand homme vont souvent plus loin. Il s'élance hors des faits actuels, hors de sa mission providentielle, et se livre avec enthousiasme à des vues, à des expérimentations qui lui sont personnelles. Sa tâche était noblement accomplie , il la dépasse ; mais la force va faillir à TefTort, le grand homme s'efface, l'ambitieux reste. Il veut étendre indéfiniment son action; il veut étreindre l'avenir, après avoir possédé le présent : ici commencent l'égoïsme et le rêve, dont une chute sera le réveil. Pendant quelque temps encore, et sur la foi de son passé, on suit le grand homme dans la voie nouvelle (]u'il veut envahir; on croit en lui, on lui obéit : mais tout à coup la comète s'éteint, il n'en reste qu'une trace lumineuse et qui n'existe bientôt plus que par le souvenir.

Page 1