LUI
Une des grandes fautes de Charlemagne fut dans le testament qui partagea son empire. Après son retour de Rome, où il avait été couronné empereur d'Occident par le pape Léon III, il passa l'hiver de 806 à Thionville. Il se sentait vieillir, disent les chroniqueurs, et, quoique sain de corps et d'esprit, il voulait assurer à l'avance la paix de ses vastes États en réglant les droits respectifs de ses fils. De trois qu'il avait, deux moururent avant lui. Louis d'Aquitaine, le seul survivant, lui succéda, et suivit l'exemple de son père, en partageant à son tour l'empire dont le fardeau pesait trop à sa faiblesse : mais Charlemagne n'était plus là pour le guider, et il se perdit.
Charlemagne trépassé, les événements traînent par lambeaux l'histoire à leur suite, jusqu'à ce que la puissance féodale arrête cette déroute pour en rallier les débris sous les hauts portiques du moyen âge.
Son fils, Louis d'Aquitaine, prince nul, ne trouve autour de lui que des rivaux d'un sceptre qu'il ne sait pas soutenir. L'insurrection fermente au dedans de l'État ; la révolte des vaincus s'arme au dehors; et des bruits précurseurs d'invasion font tressaillir les frontières lointaines.
Les factions s'enhardissent, les fils de Louis sont à leur tête, et toutes ces luttes amènent pour résultats deux dépositions et deux restaurations inutiles de Louis, qui meurt de chagrin en 840, avec le triste surnom de Débonnaire.
La France tombe en dissolution sous les Carlovingiens. Incapables de créer dans son sein et de consolider des institutions vigoureuses, ces rois de nom restent sans force pour repousser l'étranger, qui met toujours à profit les divisions sociales des territoires qu'il convoite.
Les courses des hordes du Nord, qui avaient effrayé la prévoyance de Charlemagne, éclairent d'incendies toutes les côtes
de France. Ces nouveaux dévastateurs paraissent, en même temps de la Seine à la Loire, des grèves de la Bretagne armoricaine aux rivages de la Garonne ; Toulouse frémit à leur approche, et les Pyrénées, courbant sous eux leurs croupes de granit, les jettent à travers l'Espagne.
L'Europe toute entière était alors un chaos, dans lequel le plus fort s'élevait sur la ruine du plus faible , en attendant riieure de se voir précipité à son tour. Toute l'histoire politique de cette époque n'est que celle de quelques capitaines barbares, qui se disputaient, malgré la courageuse résistance des évêques, le pouvoir d'opprimer les races conquises. 11 manquait aux opprimés deux choses nécessaires pour se soustraire à cette tyrannie ravageuse, la raison et le courage. Tout étant divisé, tout était malheureux et faible. Cette confusion ouvrit un passage aux peuples de la Scandinavie et aux aventuriers nomades de la Baltique.
Ces sauvages trop nombreux , n'ayant à cultiver que des terres ingrates, et manquant des arts les plus simples qui subviennent aux besoins de la vie, ne cherchaient qu'à se répandre hors des espaces qui ne leur créaient point de patrie= Le brigandage leur était nécessaire, comme le carnage aux bêtes féroces. En Allemagne on les appelait Normands, c'est-à-dire hommes du Nord, terme générique qui dispensait de distinguer leurs différentes races. Dès le quatrième siècle, ils s'étaient mêlés aux flots des autres Barbares qui portèrent la désolation jusqu'à Rome et en Afrique. Les forêts dont leur pays était hérissé leur fournissaient assez de bois pour construire d'innombrables bateaux à deux voiles et à rames. Environ cent hommes tenaient sur chacun de ces grossiers navires, avec leurs provisions de bière, de biscuit de mer, de fromage aigre et de viande fumée. Ils côtoyaient les terres, descendaient où ils ne trouvaient point de résistance, et retournaient chez eux avec leur butin , qu'ils partageaient seloir. les droits du pillage, à la manière de tous les Barbares.