LIVRE HUITIÈME. 35j
ditions dirigées vers ces contrées sauvages sont moins connues que les descentes qui apportèrent tant de calamités aux peuples civilisés de l'Occident. Mais il en est une qui appelle un puissant intérêt : c'est celle qui donna naissance au plus vaste empire des temps modernes.
Les WarègueSj originaires du Roslagen, avaient formé un établissement au fond du golfe oi^i Pierre le Grand a bâti, dans la suite, la nouvelle capitale de l'empire moskovite. C'était le temps où les richesses de Novogorod-la-Grande excitaient la cupidité des peuples barbares au milieu desquels cette république présentait le spectacle d'une société déjà régulière. La civilisation avait formé une oasis dans le désert de la barbarie. Les Slaves novogorodiens, déchirés par de cruelles divisions et menacés par les Finnois, se décidèrent à chercher le repos sous la protection des étrangers dont ils étaient déjà tributaires. A l'instigation d'un vieillard, nommé Gostomyst, ils allèrent demander aux Warègues un prince qui pût mettre fin à leurs dissensions, et les gouverner selon leurs lois. Trois frères, Rurik, Sinaf et Trouwor, répondirent à cette invitation , et arrivèrent avec leurs guerriers sur les bords du lac ïllmen.
Cependant, les Novogorodiens ne reçurent pas d'abord dans leurs murs ces dangereux pacificateurs. Ils leur confièrent seulement la défense du pays, et les placèrent aux avant-postes de leur république. Rurik s'établit au vieux Ladoga , pour arrêter les courses des Finnois. La bourgade de Rielozero fut donnée à Sinaf, qui devait s'opposer aux pillages des Biarmiens, et Trouwor, mis en possession d'Isborg, promit de repousser les agressions des Tchoudes de Livonie.
Peu d'années après cet établissement militaire des Warègnes, les trois colonies furent réunies en une seule par la mort de Sinaf et de Trouwor, et Rurik transporta sa résidence à Novogorod. Les habitants s'aperçurent bientôt qu'ils avaient un maître; mais les efforts qu'ils tentèrent pour recouvrer leur indépendance ne firent qu appesantir sur eux le joug de l'op-
pression étrangère. Rurik prit alors le litre de Véliki-knès (grand chef), qui servait à désigner les plus puissants conducteurs des nations slaves ; et c'est ainsi qu'un obscur wiking des bords de la Néwa fonda une dynastie qui donna des souverains à la Russie jusqu'à la fin du seizième siècle.
Deux compagnons de Rurik, nommés Askold et Dyr, entraînés vers le Midi par un instinct aventureux, avaient découvert la ville de Kief, alors tributaire des Khozans, et s'en étaient rendus maîtres. De nouveaux Scandinaves vinrent se joindre à eux, et bientôt le Borysthène versa dans la mer Noire les écumeurs de la Baltique. Askold et Dyr parurent devant Constantinople avec une flotte de deux cents navires, dans le même temps que d'autres émigrations du Nord menaçaient Londres et Paris.
La ville des Césars byzantins se trouva exposée à des attaques plus dangereuses, lorsqu'après la mort de Rurik, son successeur Oleg eut dépouillé les conquérants de Kief, et proclamé cette ville, en 862, la métropole de la Russie. La réunion, sous les mêmes rois, des deux plus florissantes cités slaves, rendit la monarchie de Rurik redoutable à ,tous les peuples de la mer Noire, et Constantinople, assiégée par mer, sous les règnes d'Oleg et d'Igor, en 904 et 941, échappa à un plus grand danger, lorsque le victorieux Swiatoslaf annonça le dessein de transporter le siège de son empire au midi du Danube. La Russie, illustrée dès son berceau par les exploits de ses premiers souverains , fut, bientôt après, redevable à l'esprit religieux de Wladimir et à la sagesse de Jaroslaf , de deux éléments de puissance qui semblaient devoir affermir sa grandeur. Mais le moment n'était pas loin , où la prédominance de la population slave allait entraîner, dans une longue et misérable
LIVIŒ HUITIÈMK. 353
anarchie, un empire qui avait jeté tant d'éclat dès les premiers jours de son exislence.
Vers le même temps où les Normands de !a Suède fondaient la monarchie russe, les Norwégiens étabhssaient en Mande, sous la conduite d'inguif, en 874, une république au sein de laquelle la guerre ne fut pas sans gloire , ni la barbarie sans culture. Douze lagmanners, ou hommes de la loi, gouvernèrent cette île jusqu'au moment où elle passa sous la domination des rois de Norwége. '
Plus tard , sous le règne d'Olaf P', des fugitifs islandais, conduits par Éric le Roux, eurent la singulière fortune de décou* \rir un second continent, et résolurent ainsi , à i'insu de leurs contemporains, un problème géographique de l'antiquité savante. Ils fondèrent, au dixième siècle, dans le Groenland, une colonie que la rigueur du climat condamna à n'être, pendant plus de quatre siècles, qu'une station sans importance, et seulement connue des navigateurs Scandinaves qui allaient chaque année à la pêche de la baleine. Qui peut dire ce que serait devenu le nord de l'Europe, si les vents avaient poussé les navires islandais quelques degrés plus près de l'Equateur?
Dans les mers de notre hémisplière, c'est surtout vers le midi que l'instinct du pillage attira de bonne heure les flottes des Normands. Ils y avaient été précédés par leurs voisins les Saxons, qui, malgré les précautions de défense prises par les empereurs romains, et la vigilance des comtes du rivage saxonique, institués sur les deux côtes de la Gaule et de la Grande- Bretagne, formèrent presque en même temps des établissements durables dans l'une et l'autre de ces conlrées.
La colonie saxonne établie à Saisseau (Saxonia), à Bayeux, à Caen, était encore indépendante à l'époque où Clovis étendit sa doniinatior^ sur cette partie de l'ancienne Armorique; et
lorsque, quatre siècles plus tard , d'autres envahisseurs vinrent s'établir dans leur voisinage, tous ces hommes du Nord se reconnurent à la communauté de langage.
Quant aux Anglo-Saxons qui conquirent la Grande-Bretagne aux cinquième et sixième siècles, leur affinité avec les Danois résulte non -seulement de leur langue, mais cussi du culte d'Odin, que suivaient les compagnons d'Hengist et les autres fondateurs de l'heptarchie anglaise.
Les Normands du Danemark et de la Norwge se trouvèrent aux prises avec les Anglo-Saxons, lorsque ceux-ci eurent renoncé aux courses maritimes pour cultiver les champs ravis à la race des Bretons. La conquête des îles Orcades les ayant rapprochés des îles Britanniques, ils intervinrent souvent, comme alliés ou comme ennemis, dans les querelles des Ecossais, des Anglo-Saxons et des Irlandais. Dans leurs navigations le long de la côte orientale de la Grande-Bretagne, ils aperçurent le Walland ou pays des Gaulois, et les richesses que semblait leur oITrir cette belle contrée les attira sur ses rivages.
Mais la défaite de Chlochilaig sur les bords de la Meuse, en 51 5, leur apprit que la Gaule avait été conquise, avant leur venue, par une race belliqueuse et capable de garder sa proie. Théodérik le Frank, fils de Clovis, disent les chroniqueurs, eut à repousser la soudaine attaque d'un peuple nouveau qui commençait à se montrer dans le Nord, derrière les Saxons, avec lesrjuels il avait une étroite affinité d'origine et de mœurs; c'étaient les Danois, qui donnèrent leur nom à l'antique presqu'île des Cimbres et aux îles voisines. Ces Danois arrivèrent en r.olte, par la haute mer, à l'embouchure de la Meuse, entrèrent dans le fleuve, débarquèrent et ravagèrent cruellement tout le pays jusqu'au nord de Cologne. Ces Barbares avaient chargé leurs navires de captifs et de butin ; mais ils n'eurent pas le temps de reprendre le large. Les guerriers de Théodérik accoururent. Chlochilaig, chef des Danois, qui restait le dernier sur le rivage pour protéger l'embarquement des siens, fut tué avec ses plus braves compagnons, et la flotte ennemie